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Les philosophes doivent-ils s’engager ?

Les philosophes doivent-ils s’engager ?

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L’affaire Matzneff a rappelé qu’en 1977, Foucault et Beauvoir signèrent une tribune pour décriminaliser les rapports sexuels entre adultes et mineurs de moins de 15 ans. S'ils ont eux aussi le droit à l'erreur, les philosophes doivent-ils néanmoins forcément s'engager, frotter leur pensée au réel ?

Les philosophes doivent-ils s’engager ?
Les philosophes doivent-ils s’engager ? Crédits : CSA Images - Getty

Le 60e anniversaire de la mort d’Albert Camus, figure du philosophe engagé pour la décolonisation de l’Algérie, le mouvement de grève qui touche les chercheurs de différentes universités, la parution de trois conférences d’Alain Badiou sur Donald Trump, qui exhorte à penser une alternative valable au capitalisme, ou encore l’affaire Gabriel Matzneff et les compromissions du monde intellectuel sur la pédophilie... Tous ces éléments m’ont amené à poser cette question : si on caricature beaucoup les philosophes en les imaginant enfermés dans une tour d’ivoire, doivent-ils pour autant, et à l’inverse, s’engager ? Comment ? Est-ce leur rôle ?

L’engagement, c’est bien

Depuis ma découverte de Sartre au lycée, l’idée d’engagement me paraît évidente, normale, nécessaire, noble. Je dis bien l’idée, car pour ce qu’il en est de l’engagement concret, je dois bien reconnaître que je ne comprends plus très bien ce que ça veut dire. 

Jusqu’ici, je vous aurais dit : mais bien sûr qu’il faut s’engager, c’est bien l’engagement, il faut défendre des causes, avoir des partis pris, des points de vue, une idée du bien et du mal.
Je serais même allée jusqu’à pointer le manque cruel dans certains essais d’engagement, tout à fait capables de me dire ce qui va mal, tout à fait capables de promouvoir le dialogue, la délibération, l’égalité dans la diversité, mais de manière vague, abstraite, pas assez engagée justement. Pas assez courageuse.
En plus élaboré, je vous aurais cité Sartre, je vous aurais parlé de ce double sens de l’engagement chez lui : cette idée que tout homme est de fait engagé dans le monde mais qu’il a aussi à s’y engager délibérément pour le modifier.
Mais aujourd’hui, je dois dire que je ne comprends plus ce que ça veut dire : comment faire quand on n’a pas de point de vue sur le monde ? Quand on ne sait plus ce qui est vraiment bien ou vraiment mal ? Quand on sait aussi que l’on est pris dans une époque et que ce qui vaut à un moment donné sera condamné à un autre ? 

De l’erreur à la faute 

Il y a quelques semaines, l’affaire Gabriel Matzneff a révélé l’indifférence, ou pire, la défense de la pédophilie par des intellectuels français dans les années 1970 notamment. Un article publié sur le site de France Culture rappelait qu’en 1977, deux tribunes étaient parues pour décriminaliser les rapports sexuels entre adultes et mineurs de moins de 15 ans.
Parmi les signataires : Foucault, mais aussi Beauvoir, Barthes, Derrida, Dolto et encore lui : Sartre… Comment ont-ils pu signer cela ? Quelle idée se faisaient-ils d’un enfant, du consentement, de l’emprise d’un adulte ? En découvrant cela, l’idée que je me faisais de l’engagement en a pris un coup. 

Les philosophes se trompent, ce n’est pas le problème, Descartes pensait bien que la glande pinéale était le siège de l’âme. Mais personne ne s’en est trouvé offensé. Le problème est donc bien celui de l’engagement qui suppose, par définition, qu’on aille plus loin, plus complètement, que sa propre pensée. Qu’on s’engage donc, qu’on prenne part, qu’on s’inscrive, au nom de sa pensée, dans  l’espace public. Qu’on prenne le risque, non pas de l’erreur, mais de la faute.
Mais pourquoi faire ça ? Pourquoi vouloir utiliser sa pensée ? Pourquoi vouloir l’éprouver, la frotter au réel ? Est-ce la preuve de sa validité ? Est-on plus fort, plus honorable quand on s’engage que quand on ne fait que « penser » ? 

Option ou obligation ?

Entre le risque de la faute et la mollesse qui ne dit rien, que reste-t-il alors de l’engagement ? Des analyses de l’état actuel ? Une esquisse d’une autre pensée possible ? Pourquoi pas. Au fond, je ne sais pas. Je n’attends pas d’un philosophe qu’il me dise quoi penser d’un fait d’actualité ou qu’il me fasse un programme de présidentiable. Ce qu’il devrait faire, je n’en sais rien. Alors peut-être ne doit-il rien faire justement, car l’engagement, comme le pensait Sartre, n’a peut-être rien à voir avec le devoir ou la nécessité. C’est peut-être juste une option, et pas une obligation. 

par Géraldine Mosna-Savoye

Sons diffusés :

  • Archive INA Jean-Paul Sartre à Billancourt, 21 octobre 1970
  • Archive France Culture, émissions Dialogues avec Michel Foucault, 1977-1978
  • Alain Badiou dans Le grand face-à-face, France Inter, 18 janvier 2020
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