LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Leurre et malheur du transhumanisme

Leurre et malheur du transhumanisme

5 min
À retrouver dans l'émission

Faut-il prendre le phénomène du transhumanisme au sérieux ? Est-ce un fantasme porté par quelques illuminés de la Silicon Valley ou une réalité tangible gagnant du terrain ? Le chercheur Olivier Rey publie une réflexion sur un phénomène trompeur parce qu'il joue en nous sur des ressorts puissants...

Leurre et malheur du transhumanisme
Leurre et malheur du transhumanisme Crédits : Donald Iain Smith - Getty

Transhumanisme subi

Olivier Rey, chercheur au CNRS, membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques, publie Leurre et malheur du transhumanisme aux éditions Desclée de Brouwer.
Il a publié en 2016 un autre livre que je vous recommande vivement et qui s’intitule Quand le monde s’est fait nombre et qui montre l’invasion des statistiques, des courbes et des diagrammes dans tous les aspects de la vie sociale et politique.
Mais revenons au Leurre et malheur du transhumanisme. Dans son prologue, Olivier Rey confesse que c’est quasiment par hasard qu’il en est venu à s’intéresser au transhumanisme. Après une participation isolée à un colloque abordant le sujet, un anonyme a inscrit sur la page Wikipédia du philosophe qu’il s’intéressait de près à la question ce qui l’obligea au fil des sollicitations à s’y intéresser de près.
Pour Olivier Rey, la manière dont il s’est retrouvé à écrire ce livre sur le transhumanisme n’est qu’un reflet d’une situation plus générale. Le transhumanisme est de plus en plus subi. Je cite : « Tel est donc notre lot : vivre dans un monde où certains hommes, pressés et jaloux, veulent que les humains laissent place à des êtres plus performants. Et dans cette galère, tout le monde se trouve bon gré mal gré embarqué. Sans doute sommes-nous nombreux qui préférions rester à quai. Mais, enrôlés de force, nous ne pouvons traiter le mépris les tempêtes qui s’annoncent. Ce n’est pas par joie que nous nous préoccupons du transhumanisme, nous y sommes contraints. »

Sagesse de la répugnance

Vous l’aurez compris, sur le sujet la position d’Olivier Rey n’est pas neutre.
Bien au contraire, elle trouve son origine, selon les propres mots de l’auteur, dans ce que le médecin et scientifique Leon Kass appelait la « sagesse de la répugnance ».
Le livre n’est cependant pas un pamphlet, c’est une opposition argumentée aux promesses portées par le transhumanisme. Faut-il prendre le phénomène au sérieux ? Est-ce un pur fantasme porté par quelques illuminés de la Silicon Valley ou une réalité tangible qui gagne peu à peu du terrain ? Pour notre auteur il faut d’abord rappeler que le transhumanisme a deux versant. Un versant intellectuel qui passe par une affirmation de la possibilité et du caractère hautement désirable d’une amélioration fondamentale de la condition de l’homme au moyen des nouvelles technologies et un versant pratique qui passe par une promotion de toutes les technologies propres à servir cet objectif via des politiques publiques ou des financements dans cette direction. Pour ce qui est du versant intellectuel, Olivier Rey souligne que le mouvement transhumaniste est l’expression d’un sentiment ancien d’indétermination de l’homme qui n’a jamais trop réussi à trouver sa place entre l’homme et dieu. La nouveauté, c’est qu’au lieu d’habiter cette situation intermédiaire, le transhumanisme porte le désir et la promesse de la dépasser. Le transhumaniste veut affranchir l’esprit de la matière, mais pour arriver à ses fins il s’en remet entièrement et exclusivement à des moyens matériels. Le transfert de la transcendance à l’immanence est total. On promet une intelligence démultipliée, une libération de la sexuation, l’immortalité. 

Entre progrès radical et illusions

À grands coups de propagande et de promesses exorbitantes, le transhumanisme entend rompre avec les désillusions du progrès pour proposer un progrès encore plus radical et véritablement salvateur.
Pour ce qui est du versant pratique, le philosophe divise l’humanité en deux entre ceux que le phénomène fascine et ceux qu’il inquiète. Cependant l’injonction est forte et se présente comme une version sécularisée du pari pascalien : l’enjeu est tel qu’en son nom nous devons consentir à tout.
Du coup, tout le monde s’engouffre dans la brèche sans réfléchir. C’est dans cette dynamique que s’inscrivent les géants d’internet qui pour faire accepter au public leur emprise démente sur le monde promettent à ce même public qu’ils vont les sauver de tout grâce aux nouvelles technologies.

Réponse augmentée à un être diminué

Le transhumanisme est-il alors un leurre ? Oui, pour partie, mais pas seulement. C’est un leurre efficace, car il joue sur des ressorts puissants. Pour désamorcer la fascination qu’il exerce il faut donc s’attaquer à la source du mal : d’une part à la situation diminuée de l’individu contemporain qui lui rend toute perspective d’augmentation séduisante ; d’autre part, le cadre hérité de la modernité, dont le transhumanisme est un aboutissement. On rentre là dans la partie la plus passionnante et la plus puissante de l’ouvrage. En revenant sur l’héritage philosophique et théologique de l’humanisme et de la modernité, Olivier Rey montre comment le transhumanisme ne fait que perpétuer le péché originel des Temps modernes. Se rêver hyperpuissants alors qu’il faudrait mettre des limites à la puissance, flatter l’individualisme alors qu’il faudrait assumer une communauté de destin. Olivier Rey prévient : « Nous sommes entrés dans des temps apocalyptiques, et nous ne sommes pas prêts. » À moins peut-être de nous souvenir que nous sommes humains, trop humains.

Bibliographie

L'équipe
Production
Avec la collaboration de
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......