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Pourquoi trouver bon ce qui est mauvais ?

5 min
À retrouver dans l'émission

De l'exemple de la mauvaise série que l'on sait ratée mais que l'on aime regarder au plaisir plus général d'assumer une pratique culturelle dite de mauvais goût, comment est-il possible de trouver bon ce qui est mauvais ?

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clin d'oiel Crédits : Getty

J’ai regardé en deux jours, avec passion, enthousiasme et joie, une série que les critiques s’accordent à trouver nulle. Laide, formatée, sans surprise, mal écrite. Et j’en passe. De là, je me suis demandée : comment est-il possible de trouver bon ce qui est mauvais ? 

Regarder une mauvaise série

La série The Witcher, traduite littéralement en français par Le sorceleur, est, comme je l’ai lu et entendu un peu partout, dans la bouche de mes amis ou dans les médias, une série ratée. C’est vrai que rien ne tient : le scénario simpliste, la mise en scène à gros traits, les effets spéciaux repoussants à souhait, le jeu lourdingue des acteurs. Mais voilà, j’ai été scotchée. Pire : je savais qu’elle était ratée tout en étant scotchée à l’écran, d’autant plus, même… comment est-ce possible ? 

Comment est-ce possible d’être rivé à une chose que l’on sait mauvaise ? La question est précise : je ne demande pas : comment est-il possible de trouver bon ce qui est mauvais… car alors là, on peut tout simplement, pour y répondre, invoquer son ignorance, le déterminisme social qui dicte, comme le disait Bourdieu, nos goûts et dégoûts, des erreurs de parcours ou des fautes de goût justement. Non, je demande comment est-il possible de trouver bon une chose que l’on SAIT être mauvaise ? 

La question est non seulement précise mais quotidienne, car il est courant d’aimer ce qui n’est pas bon pour soi et de le savoir : les fast-foods, les personnes toxiques, l’alcool, regarder des écrans pendant des heures. Sans cocher toutes ces cases, je dois dire que cela occupe presque toutes mes journées, et sûrement les vôtres. C’est un vrai paradoxe que les philosophes ont bien vu : pourquoi l’être humain censé persévérer dans son être, censé se conserver lui-même, dans l’amour-propre, persiste pourtant, et en connaissance de cause, à cultiver ce qui le dégrade ?

Du bon dans le mauvais

La téléréalité est pour beaucoup le symbole du pire en termes de culture ou de divertissement. Pourtant, il faut le reconnaître, son succès se décline depuis des années sur toutes les chaînes, sous toutes les formes. C’est un phénomène connu : le pire est grand public, il se vend, il plaît. On peut rabattre ce paradoxe sur la bêtise des foules, leur ignorance crasse ou leur faiblesse face à la puissance du marketing, mais c’est un peu trop facile. 

C’est comme miser sur le déterminisme social ou le mauvais goût ponctuel et singulier… c’est trop simple. Je crois, au contraire, que reconnaître une chose comme mauvaise pour soi, non seulement n’empêche pas de la cultiver, mais, peut-être même, pousse à la cultiver… Oui, le paradoxe est encore plus fort que ça, plus fort qu’un écart surprenant et inexplicable entre le fait de savoir que c’est mauvais et le fait pourtant d’y goûter. 

Il y a, et c’est le problème : quelque chose de bon, de fondamentalement bon dans le mauvais, on se sent bien à faire et à cultiver quelque chose qui n’en fait pas, qui ne fait pas du bien. Comment comprendre ce phénomène ? Cet amour, ce plaisir, cette attraction, cette culture du pire, du mauvais, du mal ? On pourrait y voir une forme de rébellion contre les formes admises de bon goût, une pulsion morbide à l’autodestruction, une accoutumance à toute cette culture bas de gamme, mais est-ce vraiment cela ? 

La mode de la honte

Il y a en ce moment toute une mode de la honte pour la musique et les vêtements. On exhibe ses playlists cachés, toutes ces chansons honteuses qu’on aime en secret, on s’habille mal, en témoigne cette mode des chaussettes dans les claquettes. Bizarrement, le mauvais goût est devenu une forme de bon goût. On pourrait même dire : une forme de snobisme : il est de bon ton de dire qu’on regarde The Voice tout en lisant Deleuze, qu’on écoute Mozart en jouant à Candy Crush sur son téléphone. 

Le problème du bon dans le mauvais trouverait ainsi sa résolution dans une posture, une tendance. Mais je postule une autre résolution : l’idée que jouir du mauvais est une grande libération. Quand je regarde The Witcher, je n’ai pas la pression de devoir m’élever, je n’ai pas de présupposé d’élévation morale ou esthétique. C’est ça la grande libération du mauvais, du bas de gamme, c’est qu’on ne sent pas obligé d’en tirer une amélioration de soi, de devenir meilleur. 

par Géraldine Mosna-Savoye

Sons diffusés : 

  • Bande-annonce de The Witcher, Netflix.
  • Critique de la télé-réalité par Antoine de Caunes, Le Tube, Canal , 09/12/2017
  • Jean-Michel Jarre, Chanson pour supermarché
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