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L'ennui

L'ennui

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L'ennui nous a tous saisis au moins une fois... Pourtant, difficile de le désigner : est-ce un état, une sensation, une pathologie, un sentiment ? Qu'est-il, cet ennui qui nous englue dans une plénitude sans relief ? Est-il possible de faire autre chose que le subir ?

L'ennui
L'ennui Crédits : George Peters - Getty

Ce rien qui nous épuise et nous culpabilise

L’ennui… Vous le connaissez, vous l’avez déjà côtoyé, un peu, beaucoup, à la folie, il vous a en tout cas touché au moins une fois malgré vous…
Je pense rarement à l’ennui, en général, il me tombe dessus et je fais avec, le temps qu’une occupation le fasse disparaître. Mais pour une fois, c’était hier, j’y ai pensé. Et pourquoi ? Parce qu’une amie m’a raconté avoir passé une terrible soirée à s’ennuyer.
Assise sur son canapé, de 20h à minuit, elle n’a rien fait, ni dormi, ni mangé, ni lu, ni regardé une série, ni discuté… Bref, rien, excepté, donc, se laisser prendre par l’ennui.
Je connais bien cet état, je le vis presque tous les soirs. Mais quand mon amie m’a parlé de son désœuvrement de la veille, me faisant à la fois part d’une grande fatigue et d’une grande culpabilité à n’avoir fait, c’est là que j’y ai pensé. 

Qu’est-ce donc que l’ennui ? Cet état, cette sensation, certaines définitions ajoutent : cette maladie chronique typique de la modernité ? Qu’est-ce que ce « truc » qui a lieu mais où il ne se passe rien ? Ce moment qui n’arrive jamais par hasard mais qui nous tombe pourtant dessus ? Qu’est-ce que ce rien qui s’impose pleinement, de plein fouet, de plein droit ? Et surtout, qui nous épuise ou nous culpabilise sans avoir pourtant rien fait ? 

Ne plus avoir d’ennuis avec l’ennui

Etat, sensation, pathologie, émotion, sentiment… Je n’arrive même pas à trouver une manière de désigner l’ennui.
L’ennui est comme ses sonorités : informe, éclopé, pas éclatant, difficile à dire quand on est enrhumé. Une foule de synonymes pourrait le remplacer : l’abattement, la lassitude, le désintérêt, le désœuvrement, la dysthymie, plus médical, ou plus romantique : la neurasthénie, ou tout simplement la monotonie. 

Une foule de personnages ou d’artistes l’ont incarné : Madame Bovary, Baudelaire ou Pierrot le fou… Une foule de philosophes en ont parlé : Jankélévitch, Rousseau ou Schopenhauer. Ou Pascal qui en disait cela : 

Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide.

Récemment, à l’inverse, on a vu fleurir une foule d’écrits réhabilitant l’ennui comme le lieu par excellence de la rêverie, du vagabondage, de la création possible. 

Pour ou contre, sublime ou désespérant, au fond, c’est la même chose : il y a eu tant de tentatives pour donner une forme à l’ennui, pour le cerner, et en fait, pour le surmonter, ne plus être ennuyé par l’ennui.
Mais, pardon de le dire, l’ennui n’est rien d’autre que lui-même, il n’est rien d’autre que cette masse gluante et insaisissable, cette plénitude sans relief ni accroche, qui s’abat sur nous… sinon ce n’est plus de l’ennui.
Peut-on faire autre chose que de le subir et de le constater ?

Liberté restée intacte

Comment faire face, comment faire avec, ou comment réagir… L’ennui oblige à revoir tout ce genre de réflexions, et n’ayons pas peur des mots : tout notre rapport au monde. Si j’y réfléchis bien, à défaut de le saisir, j’aperçois bien le moment où il pointe son nez : l’ennui apparaît précisément quand tout a été fait (manger, dormir, jouer, travailler ou coucher les enfants) et quand tout est encore possible (remanger, redormir, retravailler, etc.). 

L’ennui apparaît précisément là, quand on a laissé cet entre-deux s’installer, quand on n’a pas voulu faire face, agir ou réagir. D’où cette culpabilité et ce genre de pensée : « mince, j’aurais dû agir avant, maintenant me voilà bloquée sur mon canapé, clouée par l’ennui »… Mais quand j’y pense, l’ennui, c’est en fait le seul moment où je prends vraiment conscience que j’aurais pu faire autrement et que je vais pouvoir faire autrement. C’est le seul moment où s’impose à moi : ma liberté restée intacte. 

L’ennui est véritablement un cadeau : enfin sous mes yeux tout cette liberté informe, gluante, vertigineuse que je prends le plaisir de ne pas encore sculpter… 

Sons diffusés :

  • Chanson de Serge Gainsbourg, Ce mortel ennui
  • Chanson de Jean-Claude Vannier, Petite musique de l’ennui
  • Chanson de Buzzcocks, Boredom
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