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6/12/2019, oeuvre "Comedian" de Maurizio Cattelan, stand galerie Perrotin à Art Basel Miami 2019

Pourquoi je suis en paix avec la querelle de l’art contemporain

5 min
À retrouver dans l'émission

Maurizio Cattelan, en exposant une banane faite oeuvre, a de nouveau fait trembler le monde de l'art contemporain et relancé l'éternelle querelle entre ses partisans et ses détracteurs. Pourquoi ou pourquoi pas trouver géniale une banane à 120 000 dollars ?

6/12/2019, oeuvre "Comedian" de Maurizio Cattelan, stand galerie Perrotin à Art Basel Miami 2019
6/12/2019, oeuvre "Comedian" de Maurizio Cattelan, stand galerie Perrotin à Art Basel Miami 2019 Crédits : CINDY ORD / GETTY IMAGES NORTH AMERICA - AFP

La banane 

Aujourd’hui, je vous parle de banane… mais pas de n’importe quelle banane : une banane faite œuvre, une banane vendue à 120 000 dollars, scotchée grossièrement à un mur, puis photographiée, filmée, et enfin, mangée lors d’une performance inopinée. Cette banane, appelée « Comedian », c’est le fait de l’artiste italien Maurizio Cattelan, déjà connu pour ses œuvres comme des toilettes en or massif de 18 carats ou une sculpture du pape Jean-Paul II terrassé par une météorite.
Sa banane est désormais une œuvre de plus à ajouter à la liste des affaires de l’art contemporain, affaires qui ponctuent l’actualité des médias à peu près tous les 6 mois. Et comme d’habitude, une telle affaire réactive, sans jamais l’apaiser, la fameuse « querelle » philosophique de l’art contemporain. 

Depuis le temps, on connaît la chanson et les mots d’oiseaux accolés à l’art contemporain : puéril, indécent, absurde, snob, ou sans substance…. Rappeler les critiques de l’art contemporain, même si c’est une affaire passionnante a quelque chose, à force, de lassant. 

D’autant qu’on a l’impression que, quoi qu’il se passe, il y aura toujours deux camps : les partisans et les détracteurs, bien distincts, bien opposés, incapables, malgré leurs débats ou les œuvres en jeu, de changer d’avis. La querelle de l’art contemporain, c’est un dialogue de sourds. 

Un désaccord intérieur 

Autant le dire tout de suite, pour éviter toute ambiguïté, je me situe parmi les partisans de l’art contemporain.
Chaque polémique autour d’une œuvre contemporaine me réjouit d’emblée, j’aime regarder l’œuvre, voir les réactions qu’elle suscite et la défendre ardemment, quelle qu’elle soit et sans même la comprendre. J’entends pourtant les arguments du camp adverse, je suis même d’accord avec eux. 

Mais voilà, l’art contemporain, ça marche sur moi. Pourquoi ? Pourquoi ça marche sur moi, et pas sur d’autres ? Pourquoi je trouve ça super d’exposer une banane, qu’elle soit achetée à 120 000 dollars, et mangée, et tout ça, sans être aveugle, pourtant, sur l’absurdité de ce geste. Pourquoi suis-je en paix avec l’art contemporain alors qu’il suscite un tel désaccord en moi ?

Ce qui m’intéresse dans ce désaccord intérieur, dans mon amour pour la mocheté des tulipes de Jeff Koons ou la banane idiote de Cattelan, ce n’est pas l’opposition entre l’universalité du jugement esthétique et l’individualité des goûts personnels, ce n’est pas non plus le débat technique sur les qualités des œuvres, et encore moins la thèse sociologique qui consiste à dire que ça marche sur moi car j’aurais une idée de ce qu’est le monde de l’art (ce qui n’est pas le cas). 

Absence de logique

Non, ce qui m’intéresse c’est que je suis d’accord intellectuellement pour trouver ça ridicule, puéril ou snob, et que, malgré cela, je trouve ça génial.
Qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’il se joue en moi une dissociation essentielle entre la tête et le cœur ? Est-ce que, par un effet retors, pervers, me plaît, ce qui fait débat, ce qui pose problème ? Ou, enfin, faut-il ne rien voir là-dedans de spécial, si ce n’est une incohérence personnelle ? 

Ce sont là de vraies questions qui ne concernent pas que moi, car je crois qu’elles concernent tous les amateurs d’art contemporain : ceux-là ne sont pas si naïfs qu’ils ne voient pas l’absurdité d’une banane accrochée, ils ne sont pas aussi cyniques qu’ils ne voient pas celle à payer 120 000 dollars un fruit qui n’en coûte que quelques-uns, ou celle à dénoncer le marché de l’art tout en en profitant…  mais si, en fait, c’était ça qui plaisait ? L’absurdité, l’absence de morale, de règles, de lien, de logique, et même d’idée ?  

Détruire toute idée de l’Art

Dans une archive de 1977, en pleine FIAC, l’artiste ORLAN défend ses baisers vendus 5 francs/pièce face à un visiteur critique qui se fait le porte-parole des gens ayant « une certaine idée de l’art ». L’art contemporain ne correspondrait pas à cette idée, à ce qu’on  attend de l’art. Mais l’art contemporain a-t-il vraiment une idée de l’art ? 

Peut-être n’a-t-il même pas d’idée, au sens de pensée logique, justifiée, argumentée. Peut-être est-ce même l’inverse. Et peut-être est-ce ça qui me plaît, cette désapprobation du rôle logique de la raison ou de la morale.
Voilà, je crois, pourquoi on peut aimer l’art contemporain avec son cœur et le critiquer avec sa tête, pourquoi on peut être en paix avec la querelle de l’art contemporain : si j’aime cette banane faite œuvre, c’est parce qu’elle n’a aucun sens et qu’elle détruit précisément toute idée d’une idée de l’art… ce qui doit bien être insupportable pour tous ces querelleurs de l’art contemporain, plus amoureux de l’idée d’un Art inexistant que des œuvres bien réelles. 

Sons diffusés :

  • TV5 Monde, reportage sur Art Basel à Miami et la banane de Maurizio Cattelan 
  • Philippe Katerine, La banane
  • Archive INA, 1977, FIAC avec ORLAN
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