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Comment parler des livres que l’on n’a ni aimés ni détestés ?

Comment parler des livres que l’on n’a ni aimés ni détestés ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd’hui, l’écrivain D.H. Lawrence aurait eu 134 ans. 134 ans, c’est aussi le temps que m’a semblé durer la lecture d’un de ses romans. Que faire de ces livres qui nous ennuient ?

Comment parler des livres que l’on n’a ni aimés ni détestés ?
Comment parler des livres que l’on n’a ni aimés ni détestés ? Crédits : GeorgePeters - Getty

Ça s’est passé hier soir, dans mon lit : j’étais en train de lire un roman et d’un coup, je me suis vue en train de compter le nombre de pages qu’il me restait à lire. Ce n’est pas la première fois que je fais ça, j’imagine que c’est arrivé à pas mal de monde.
Ce n’est pas un geste fou, ni un phénomène de société, c’est quelque chose de banal, qu’on fait, sans s’en rendre compte. Mais pourquoi le fait-on quand même ? Pourquoi calculer, chronométrer, ce qui devrait relever de l’inquantifiable plaisir de la lecture ? 

La fille perdue 

Ça s’est donc passé hier soir, vers 22h30 : j’étais en train de lire un roman de David Herbert Lawrence (D.H. Lawrence), l’auteur du bien connu L'Amant de lady Chatterley, coïncidence Lawrence aurait eu 134 ans pile aujourd’hui.
Mais 134 ans, c’est aussi le temps que m’a semblé durer son livre que je lisais donc hier soir. Ce livre, c’était La fille perdue (parue en 1920). 

Dans ce texte, on suit Alvina, héroïne typique du romancier (qui annonce Lady Chatterley) : dont le cœur balance entre ses origines bourgeoises anglaises et l’appel des sens et de la passion pour un Italien décrit comme un animal sensuel.
L’histoire est prenante, l’héroïne pas conventionnelle, l’écriture assez drôle (il y a beaucoup d’ironie dans ses portraits et de satire dans sa description de la province anglaise décadente).
Et pourtant, au bout de 200 pages (le livre en compte 537), j’ai commencé à trouver le temps long. Mais je me suis accrochée, peut-être était-ce seulement un passage un peu moins palpitant du récit, ou un coup de mou de Lawrence, j’étais persuadée de retrouver le plaisir des débuts.
Mais non. Très vite, j’ai donc commencé à compter le nombre de pages qu’il me restait à lire… tout en continuant à lire.
Mais pourquoi ? Pourquoi me suis-je accrochée malgré tout ? Certains diront syndrome du bon élève : on finit ce qu’on a commencé. D’autres diront masochisme. D’accord. Mais je crois qu’il y a plus que l’explication de la bon élève maso : pourquoi vouloir finir à tout prix un livre qui pourtant nous ennuie ? 

Des œuvres médiocres

Le premier texte publié de l’écrivaine Anaïs Nin portait justement sur D.H. Lawrence : le romancier est celui qui a éveillé la femme en elle. Ce qui, je dois, le dire, n’est pas mon cas. Vous l’aurez compris. Pourtant, finir le livre de Lawrence n’a pas non plus été une torture. Je l’ai plutôt vu comme un long moment d’ennui. 

D’où ma question : pourquoi s’entêter à achever un livre qui n’est ni un enfer ni le paradis, mais entre les deux, tiède, intéressant mais sans plus ? Pourquoi ne pas décider de le refermer ou de s’y jeter à corps perdu ? 

Je trouve que c’est une question qui se pose plus souvent qu’on ne le pense : elle se pose en fait à chaque fois qu’on doit juger une œuvre d’art qui ne procure ni déception ni ravissement, ce qui arrive en fait régulièrement. Et ça, les théories de l’art en parlent peu : elles parlent de beau ou de laid, d’agréable ou de dégoût, mais que faire de ce sentiment de médiocrité qu’on éprouve souvent en lisant, ou face à un tableau ou un film ? Est-ce à nous, pauvres spectateurs de l’art, de nous mobiliser, ou aux auteurs de se remettre en question ? 

Appel aux philosophes… et à Pierre Bayard

On doit à Pierre Bayard en plus de cette excellente remarque sur le suspens dans l’écriture, un excellent essai sur : Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ?
J’aimerais maintenant qu’il me dise : comment parler des livres qu’on a lus mais que l’on n’a ni aimés ni détestés ? 

Peut-être est-ce la faute des écrivains qui feraient bien de faire plus de « livres que le lecteur ne lâche pas ». Peut-être est-ce de la nôtre, lecteurs, qui avons trop d’attente, nous voulons de l’intensité, une révélation, une phrase qui nous marquera à jamais.
Ecrivains ou lecteurs, on attend en tout cas d’un livre qu’il marque. Mais que faire des autres ? De tous ces livres qu’on a réduits à leurs nombres de pages ?
Je lance un appel aux philosophes : dites-nous que penser et quoi faire de ces œuvres sans qualités ? 

Sons diffusés :

  • Bande-annonce du film Lady Chatterley, de Pascale Ferran (2006)
  • Archive d’Anaïs Nin sur D.H. Lawrence 
  • Extrait de l’interview de Pierre Bayard par Laure Adler, France Culture, Hors-Champs, 02/05/2013
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Bibliographie

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?Pierre BayardLes éditions de Minuit, collection Paradoxe, 2007

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