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L'Ayatollah Khomeiny en exil à Neauphle-le-Château sort de sa villa pour se rendre à la prière en janvier 1979 quelques jours avant son retour à Téhéran

Comment Sartre et Foucault ont-ils pu se tromper sur la Révolution iranienne ?

5 min
À retrouver dans l'émission

En 1979, une révolution ébranle l'Iran, renversant le chah après presque quarante ans de règne. Quand l’ayatollah Khomeiny arrive au pouvoir, une nouvelle répression s'installe en Iran. Pourtant, Jean-Paul Sartre et Michel Foucault ont soutenu le chef religieux. Qu'ont-ils cru voir en Khomeiny ?

L'Ayatollah Khomeiny en exil à Neauphle-le-Château sort de sa villa pour se rendre à la prière en janvier 1979 quelques jours avant son retour à Téhéran
L'Ayatollah Khomeiny en exil à Neauphle-le-Château sort de sa villa pour se rendre à la prière en janvier 1979 quelques jours avant son retour à Téhéran Crédits : JOEL ROBINE - AFP

Il y a 40 ans, le 11 février 1979, les Iraniens se soulevaient avec l’ayatollah Khomeiny contre le régime du chah, pour donner naissance à la république islamique.
40 ans plus tard, l’Iran n’est plus à la fête : dès la fin de l’année 1979, d’ailleurs, avec la crise des otages américains jusqu’à la crise économique actuelle… en passant par la répression des intellectuels iraniens.
Et c’est bien de cela que j’aimerais parler : de la séduction qu’a exercé Khomeiny sur les intellectuels dont quelques penseurs français, dont Jean-Paul Sartre et Michel Foucault.
Tous les deux ont en effet succombé au charme de Khomeiny. Mais comment expliquer qu’ils n’aient pas vu les dérives possibles de ce soulèvement ? Comment comprendre qu’ils se soient trompés ? 

Sartre et la fascination du progrès

Le soulèvement iranien a suscité l’intérêt des intellectuels, avant et pendant son accomplissement, de l’espoir mis dans une révolution jusqu’à l’événement même de la révolution. Avant février 1979, c’est l’espoir qui a ainsi dominé les intellectuels de gauche : Sartre, en premier lieu. 

Il a vu dans Khomeiny et le renversement du chah la possibilité de voir émerger un régime indépendant, anti-colonialiste et anti-impérialiste. Et c’est dans ce contexte qu’il a fait partie de ces intellectuels venus le voir, à Neauphle-le-Château, cette commune des Yvelines dans laquelle le révolutionnaire s’était réfugié, contraint à quitter l’Irak après 14 ans d’exil.  Et c’est ainsi, aussi, dans ce contexte, qu’il a présidé le Comité pour la défense des prisonniers politiques iraniens. 

Si l’on peut rendre compte des raisons de son engagement en faveur de Khomeiny, qu’il voit alors comme le symbole du progrès, dans la continuité des mouvements révolutionnaires des années 50 d’Algérie et du Cambodge, peut-on pour autant les comprendre ?
40 ans après, il est facile de juger l’erreur d’un intellectuel qui a pris parti, mais la question se pose quand même : à quoi tient cette erreur de jugement ?
Comment comprendre qu’un intellectuel ait été influencé, fasciné, voire aveuglé, et qu’il ait fait passer ses convictions avant une forme de prudence toute philosophique ? Faut-il alors le condamner quand il se trompe ? Faut-il parler d’erreur ? Et si au lieu de se demander si les intellectuels peuvent se tromper, errer, s’égarer, s’illusionner, on se demandait s’ils ont le droit, eux aussi, à l’erreur ?   

Foucault et la séduction de l’événement 

Autre intellectuel : Michel Foucault.
Lui aussi a rendu visite à Khomeiny dans les Yvelines, il s’est même rendu deux fois en Iran, en septembre et en novembre 1978 et en a correspondu dans le quotidien italien le Corriere della Sera. Il ne parle alors pas d’espoir mais de « rêve » des Iraniens… Pourtant, ce qui va l’intéresser, c’est l’événement même de la révolution, ce qui aura lieu le 11 février. 

Après l’espoir et l’attente, vient en effet l’irruption, le passage à l’acte, la révolution en elle-même, forte, brutale et renversante. Selon Olivier Roy, spécialiste du Moyen-Orient et professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, c’est bien cette dimension qui interpelle Michel Foucault, plus que l’Islam ou l’Iran.
C’est, je cite Foucault : 

La force, celle qui peut faire soulever un peuple non seulement contre le souverain et sa police, mais contre tout un régime, tout un mode de vie, tout un monde ». Et on pourrait citer un autre texte, écrit au lendemain de l’événement : « Téhéran. Le 11 février 1979, la révolution a eu lieu en Iran. Cette phrase, j’ai l’impression de la lire dans les journaux de demain et dans les futurs livres d’histoire. (…) L’histoire vient de poser au bas de la page le sceau rouge qui authentifie la révolution. 

Si l’on peut parler de fascination exercée par Khomeiny et d’une prise de parti idéologique incontestable, il faut reconnaître aussi dans les engagements de ces intellectuels, l’euphorie de trouver dans le réel un événement qui prenne place dans la théorie et même la place de la théorie. C’est d’ailleurs ce que l’on attend aussi d’eux : qu’ils nous éclairent, qu’ils s’engagent, qu’ils prennent des risques sur ce qui se passe, au jour le jour. 

S’il s’agit de distinguer la prise de risque, louable, pour des universitaires parfois trop sages de l’aveuglement des passions politiques, il s’agit aussi d’accepter que même les philosophes soient victimes d’illusions.
La question s’adresse alors plutôt à nous : qu’attendons-nous d’eux ? Faut-il les croire, sans prudence, en tenant leurs propos pour vrais, ou faut-il les croire, en sachant justement qu’il ne s’agit que de croyance ? 

Sons diffusés :

  • Archive du 13 janvier 1979, France Inter, Interactualités
  • Archive du 12 février 1979, JT Antenne 2
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