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Notre-Dame en flammes, collapsologie d’une cathédrale

Notre-Dame en flammes, collapsologie d’une cathédrale

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Condamnés à regarder les flammes se propager, impuissants, que regardions-nous s’effondrer lundi soir ? Quelle partie de nous s’est envolée en fumée ?

Notre-Dame en flammes, collapsologie d’une cathédrale
Notre-Dame en flammes, collapsologie d’une cathédrale Crédits : GEOFFROY VAN DER HASSELT - AFP

Personne n’a pu échapper à ce drame qui a eu lieu ce lundi 15 avril en fin de journée. Editions spéciales, chaînes d’info en boucle, hommages, on a pu voir au fur et à mesure que le feu ravageait la cathédrale la foule s’amasser un peu plus pour assister au désastre. Le terme « impuissance » est d’ailleurs revenu à de nombreuses reprises dans la bouche des badauds, condamnés à contempler les flammes se propager, sans pouvoir rien faire… 

Mais que regardions-nous s’effondrer ?
Symbole mondial de la culture et de l’histoire française, témoin du sacre de Napoléon Ier, des rebondissements de la Révolution, de la libération de Paris ou des obsèques de François Mitterrand, c’est comme si un pan du monde s’effondrait concrètement sous nos yeux, résonnant étrangement avec les théories de collapsologie dans l’air du temps. 

À notre secours et comme hommage tout prêt, il y a eu bien entendu Victor Hugo et son chef d’œuvre Notre-Dame de Paris, qui a su en décrire chaque angle et chaque statue, de sa base à son sommet, mais aussi Gérard de Nerval et ces quelques vers qui auraient pu être ironiques : 

Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être / Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître. 

Heureusement d’ailleurs qu’Hugo et Nerval ont su parler de la Cathédrale avant nous, car il faut le dire : les mots nous ont manqué lundi, l’impuissance nous a frappés jusque-là.
Le souffle coupé, on l’a retenu jusqu’au moment où Notre-Dame a été sauvée.
Mais pourquoi ? Certes magistral, certes immortel (on en a aujourd’hui la preuve), comment comprendre cependant cette sidération pour ce qui reste un monument ? Comment expliquer cet attachement à un lieu qui, de fait, est voué aux événements et aux éléments extérieurs, au feu, à l’eau et à l’air ? À quoi sommes-nous attachés ?
Dans ses Leçons d’esthétique, Hegel consacre quelques pages à l’architecture romantique et à ce qui l’incarne à ses yeux dans l’architecture : la cathédrale.
S’il ne parle pas de Notre-Dame, il est pourtant facile d’y voir un éclairage sur cet effet de sidération que l’on a pu ressentir. 

[Avec la cathédrale,] « l’impression que l’art doit chercher à produire est, en opposition à cet aspect ouvert et serein du temple grec, d’abord celle du calme de l’âme qui, détachée de la nature extérieure et du monde, se recueille en elle-même, ensuite celle d’une majesté sublime qui s’élève et s’élance au-delà des limites des sens. Si les édifices de l’architecture classique, en général, s’étendent horizontalement, le caractère opposé des églises chrétiennes consiste donc à s’élever du sol et à s’élancer dans les airs.    
Cet oubli du monde extérieur, des agitations et des intérêts de la vie, il doit être produit aussi par cet édifice fermé de toutes parts. Adieu donc les portiques ouverts, les galeries qui mettent en communication avec le monde et la vie extérieure. (…). De même, la lumière du soleil est interceptée, ou ses rayons ne pénètrent qu’obscurcis par les peintures des vitraux nécessaires pour compléter le parfait isolement du dehors. Ce dont l’homme a besoin, ce n’est pas de ce qui lui est donné par la nature extérieure, mais d’un monde fait par lui et pour lui seul, approprié à sa méditation intérieure, à l’entretien de l’âme avec elle-même

Paradoxe du recueillement intérieur et de l’élan vers l’infini, de la beauté sensible qui exprime une idée toute spirituelle, mais aussi paradoxe d’un monument qui en impose à l’extérieur alors même qu’il se concentre sur son espace intérieur, la Cathédrale promet l’élévation en permettant de cultiver son intériorité. Si nous avons donc été touchés de plein fouet par la disparition de ses éléments extérieurs, c’est moins par peur de voir s’effondrer notre désir d’infini, mais plus par inquiétude d’assister, impuissants, à la dissolution de ce qui, comme le dit Hegel, enveloppe notre monde intérieur. 

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