LE DIRECT
La réinvention de soi

La réinvention de soi est-elle politique ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Quand Géraldine Mosna-Savoye a entendu l'appel du Président, dimanche 14 juin, à la réinvention de soi, elle a été scotchée : que venait faire ici cette idée que l’on croise plutôt dans le développement personnel ? Est-ce au collectif, à la politique, de donner une direction à l'individu ?

La réinvention de soi
La réinvention de soi Crédits : George Peters - Getty

Dimanche soir, et pour la 4ème fois depuis la crise sanitaire, Emmanuel Macron a parlé aux Françaises et aux Français.
Peu de mesures et beaucoup d’effets d’annonce, c’est dans cet esprit-là que le Président s’est adressé à chacun d’entre nous, nous encourageant, en passant, à nous réinventer, et lui le premier. Cet appel m’a interpellée car il y a là quelque chose de profondément personnel : la réinvention de soi peut-elle se décider en haut lieu ? 

Développement personnel... ou pas

Comme pas mal de Français et de Françaises, j’étais devant ma télé dimanche soir… entre ennui et mauvaise analyse politique, quand j’ai entendu cet appel d’Emmanuel Macron à la réinvention de soi, j’ai pourtant été tout à coup scotchée. Et je dois le dire : cet appel m’a d’abord plu, agissant comme une rupture éthique et esthétique dans ce discours généraliste, pétri de beaux et grands principes.
Enfin, il y avait quelque chose de concret et de créatif qui s’adressait à moi, personnellement, singulièrement…
Presque de manière simultanée, cette agréable surprise s’est pourtant couplée à la surprise tout court : que venait faire dans un discours politique cette idée de réinvention de soi, que l’on croise plutôt dans la littérature du développement personnel ? Cette idée que le temps serait venu de se transformer, de changer ? Et surtout que venait faire cette idée, propre à chacun, dans la bouche d’un Président ? 

Le surgissement d’une telle idée dans une allocution politique soulève, en fait, une infinité de questions : sur la réinvention de soi et ses propres ambiguïtés (pourquoi ce terme, pourquoi cette injonction), sur la place qu’il y a pour l’invention tout court dans le champ politique (est-ce le lieu des découvertes et de l’imagination), mais aussi sur l’importance que l’on accorde au “soi” dans le collectif.
Est-ce au collectif, à la politique, de donner une direction aux individus, ou aux individus de donner une nouvelle direction à la politique ? De qui ou de quoi la réinvention est-elle le fait ?

Inventer... ce qui existe déjà !

La question de l’articulation entre les individus et la politique, des moeurs et des actions gouvernementales, est une question qui m’a toujours passionnée.
À qui revient la direction des esprits et des conduites ? Jusqu’où le chef de l’Etat, les lois, les mesures politiques, peuvent-ils intervenir dans la vie que chacun d’entre nous mène ? 

D’Aristote à Rawls, l’histoire de la philosophie politique, avec sa rupture majeure entre le paradigme antique qui visait à la vie bonne et le paradigme moderne qui en a fait une recherche privée, est elle-même le reflet de ce questionnement et de son évolution.
Est-ce en haut lieu que doit se décider la réinvention de chacun d’entre nous ? Est-ce une affaire de décision d’ailleurs ? À qui revient la réinvention ?
Là est au fond le problème : qui invente ? qu’est-ce qui se réinvente ? comment se produit l’invention ? On peut chercher des solutions à un problème et ne pas en trouver, on peut tomber sur une découverte ou pas, on peut aussi inventer comme on affabule.
L’invention a précisément quelque chose d’indécidable, d’incontrôlable. Paradoxalement, c’est l’invention qui s’invente, qui apparaît après coup comme une invention. Quant à la réinvention, elle a ce paradoxe d’être un effort pour créer une chose qui existait déjà. On réinvente un plat, on écrit à la manière de… on réinvente la poudre, comme si on la redécouvrait. 

Dans les deux cas, effort ou pas, inventer a quelque chose du surgissement, et la question de l’origine, politique ou individuel, hasardeuse ou recherchée, semble insaisissable : c’était déjà là, mais pas visible ou pas conscient, mais néanmoins bien réel.
Faut-il alors s’entêter à nommer l’invention ou la réinvention, quand elle est, politiquement et individuellement, déjà là, quand elle a déjà lieu ? 

Pseudo-décision

La crise sanitaire, le confinement, vivre avec un masque, sont des évènements, des conditions, des situations qui nous ont poussés à assister au surgissement de formes de vie politiques et individuelles, des formes de vie déjà présentes mais pas conscientes, pas encore élevées au rang de mesures politiques, pas dites à voix haute et en haut lieu… 

Mais nous n’avons pas choisi ni décidé de ces changements, ils sont l’occasion du changement.
Dire ainsi qu’il faut se réinventer, ce n’est donc que mettre des mots sur une situation qui est déjà en train de se produire, qui a déjà surgi et à laquelle nous avons déjà fait face, ou à laquelle nous sommes déjà en train de faire face.
En faire une annonce politique est ainsi, je crois, une manière étonnante de s’approprier, de se faire l’auteur ou l’initiateur d’une chose déjà là, et qui tient à un ensemble indécidable de circonstances et d’individus.
À quand alors l’abandon de la réinvention comme pseudo-décision ? 

Sons diffusés :

  • Allocution d'Emmanuel Macron le dimanche 14 juin
  • Chanson de The Holloways, Re-invent myself
Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......