LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Les écrivains sont-ils responsables de ce qu’ils écrivent ?

Les écrivains sont-ils responsables de ce qu’ils écrivent ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Atteinte à la vie privée ou diffamation, les écrivains qui s’appuient sur leur vie peuvent être rattrapés par la loi. Mais de quoi sont-ils coupables ?

Les écrivains sont-ils responsables de ce qu’ils écrivent ?
Les écrivains sont-ils responsables de ce qu’ils écrivent ? Crédits : CSA Images / Vetta - Getty

Les écrivains sont-ils responsables de ce qu’ils écrivent ?
La question est complexe, parce qu’elle traverse un ensemble de problèmes qu’on pose régulièrement à l’art, et en particulier à la littérature : l’œuvre d’art est-elle autonome, indépendante de son auteur et de son contexte ? L’auteur est-il obligé de se soucier de la vérité ? Peut-on soumettre l’art au droit et à la morale ? Ou encore, y a-t-il une frontière entre la vie et la création ? 

En écoutant les émissions sur Truffaut, je me suis souvenue du personnage d’Antoine Doinel qui raconte sa vie dans un roman intitulé Les salades de l’amour. Et j’ai pensé à tous ces auteurs qui s’inspirent eux aussi de leur vie : autobiographies, récits à la première personne, ou autofictions. Le genre est installé dans le paysage littéraire. Mais est-il pour autant accepté, ou acceptable ? 

Là-dessus, le cas Yann Moix a été édifiant : raconter sa vie, et en l’occurrence, une enfance maltraitée, n’est pas sans dommage collatéral. Son père et son frère ont ainsi eu leur mot à dire, tenant à rétablir la vérité.
Mais au-delà de ce problème de vérité (après tout, en ce qui concerne ses souvenirs, on est tous dans la reconstruction), il y a ce problème de responsabilité de l’écrivain. Est-il responsable de ce qu’il écrit ? Plus précisément, est-il responsable de l’histoire qu’il a vécue et qu’il décide de raconter ? 

C’est un autre roman qui paraît en cette rentrée qui pose aussi cette question : Nous étions nés pour être heureux, de Lionel Duroy, dans lequel un écrivain fait de son drame familial la matière de ses romans et tente de se réconcilier avec ses frères et sœurs en guerre contre lui. Ce qui est le cas de Lionel Duroy lui-même… 

Y-a-t-il une limite à l'écriture ?

Lionel Duroy, Christine Angot, Marcela Iacub ou Camille Laurens… pour ne citer qu’eux, tous ont été attaqués en justice par leurs proches.
En cause : l’atteinte à la vie privée, concept que ne connaît pas la littérature, mais qui est pourtant valide en droit.
D’où ma question : un auteur est-il responsable de son histoire, de la raconter, et d’y impliquer ses proches ? 

La responsabilité de l’auteur n’est pas une question neuve : le droit peut d’ores et déjà trancher. Et la sociologue, Gisèle Sapiro en a fait un livre, rappelant les rapports entre la liberté d’expression et la morale, depuis la Restauration, de Flaubert et Baudelaire jusqu’aux écrits collaborationnistes.
Mais une chose est d’être tenue pour responsable aux yeux de la loi (ce qui est le cas de Lionel Duroy et Christine Angot, condamnés pour leurs textes), une autre l’est d’être responsable d’avoir parlé.
Car de quoi sont responsables les écrivains d’autofictions ? De rendre publique une histoire privée, certes, mais est-ce tout ? N’y a-t-il pas aussi le reproche de dire ce qui ne devait pas l’être ? 

Communiquer, c’est l’accent que met Sartre sur le rôle de l’écrivain. Dans Qu’est-ce que la littérature, il dit encore ceci, que je trouve génial : 

Parler, c’est agir : toute chose qu’on nomme n’est plus tout à fait la même, elle a perdu son innocence. Si vous nommez la conduite d’un individu, vous la lui révélez : il se voit. Et comme vous la nommez, en même temps, à tous les autres, il se sait vu dans le moment qu’il se voit ; son geste furtif, qu’il oubliait en le faisant, se met à exister énormément, à exister pour tous (…). Après cela, comment voulez-vous qu’il agisse de la même manière ?

Ce qui est ainsi reproché aux auteurs d’autofictions, c’est d’avoir communiqué, mais plus d’avoir fait exister.
Mais peut-on accuser un écrivain de ça ? Faudrait-il qu’il se taise ? Ou demander l’autorisation aux personnes concernées, comme pour les images ? L’écrivain est responsable, face à la vie, au droit ou à la morale, mais je dirais même plus : je dirais qu’il est plus que responsable, parce qu’il fait exister les choses, et ce serait pour le coup irresponsable de n’attendre pas ça de la littérature.
Tant mieux, donc, s’il y a eu des atteintes et des procès, au moins, ça veut dire que l’écriture a agi. 

Sons diffusés :

  • Extrait de L’amour en fuite, de François Truffaut, 1979
  • Interview de Lionel Duroy par Augustin Trapenard, dans l'émission Boomerang, France Inter, 22/12/2014
  • Archive INA, Sartre et le rôle de l’écrivain, 21/04/1980
Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production
Avec la collaboration de
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......