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Rendez-nous notre espace public !

Rendez-nous notre espace public !

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Kant, Arendt ou Habermas, les philosophes ont réfléchi et écrit sur l'espace public, là où circulent et se diffusent les paroles et les idées. Mais aujourd'hui, nous en sommes privés, alors qu'en reste-t-il ? Quel est le lien entre la circulation des corps et la diffusion des idées ?

Rendez-nous notre espace public !
Rendez-nous notre espace public ! Crédits : Malte Mueller

Parcs, trottoirs, plages, la crise sanitaire et ses mesures draconiennes ont redécouvert ces lieux où chacun pouvait ou pensait pouvoir aller, se promener, s’aérer, à sa guise.
Zones de passage ou de détente, ils sont à la fois à tout le monde et à personne : ils sont publics. Mais plus que cela, ils sont l’incarnation concrète de l’espace public, cet endroit où circulent et se diffusent les paroles et les idées.
Que reste-t-il de cet espace public quand il n’existe plus concrètement ? 

Espace public et espaces publics

Que reste-t-il de l’espace public quand il n’est plus public, quand il n’y a plus de public ? Et que reste-t-il de l’espace public quand il n’est plus un espace concret, une étendue, un endroit, quand il n’est plus spatial ?
Ce sont les questions que je me suis posé quand confrontée, comme toutes et tous, à l’épidémie, je n’ai plus osé ou pas pu mettre les pieds dehors, ou quand aujourd’hui encore, je regarde avec mélancolie les portes fermées du parc à côté de chez moi.
La notion d’espace public est une notion qui m’a toujours fascinée : Kant, Arendt ou Habermas plus récemment, ils ont tous écrit sur cet espace de diffusion des savoirs et de discussion, cet espace gouverné par la raison, jouant un rôle de contre-pouvoir. Espace immatériel, il est pourtant né dans les salons bourgeois, il s’est poursuivi dans les cafés et dans les usines, il a explosé avec la presse et se prolonge aujourd’hui virtuellement.
Pourtant, une question m’a toujours taraudée : quel rapport entre un parc, un café, un trottoir et l’espace gouverné par la raison dont nous parle Kant ? Entre un espace public et l’espace public ? 

Un mot, deux réalités

Fermer ou limiter les accès aux lieux publics met-il en péril l’espace public, met-il en péril la raison et nos discussions ? Et inversement, l’espace public a-t-il quelque à voir et même à faire avec ces zones destinées au public où règnent le brouhaha, l’indifférence voire l’incivilité, plutôt que la délibération et la raison ? 

En fait, le paradoxe est celui-ci : la notion d’espace public désigne à la fois les forêts et la presse, les rues et nos conversations, des voies et des polémiques, elle est tout à la fois concrète, matérielle, résistante, et évanescente, abstraite, intellectuelle. D’où cette question qui m’a frappée, face aux grilles fermées de ce parc : quel lien faire entre ce parc fermé et notre sphère publique et critique de discussion ?
Au fond, pas grand-chose : ne pas y aller ne m’empêchera pas de parler, et y aller n’implique pas forcément qu’on participe à l’espace public, c’est-à-dire à cet usage public de la raison… alors pourquoi un même terme d’“espace public” si l’un et l’autre ne vont pas ensemble ? 

Au fond, le problème est là : dans ce même terme qui semble pourtant désigner deux choses apparemment différentes… mais le sont-elles en réalité ?
Car quand j’y pense : que se passe-t-il quand je me trouve devant les portes fermées de ce parc ? quand je ne peux plus entrer dans un cinéma ou m’asseoir dans un café ? quand on a 8m2 à la plage ou qu’elle devient “statique” ?
N’est-ce pas là la preuve qu’on rend impossible l’accès à l’espace public, tel qu’il s’incarne, là où il se concrétise, physiquement, là où les rencontres et les discussions peuvent avoir lieu ? 

Plus qu'une analogie

Pourquoi ne pas voir que fermer les espaces publics, c’est aussi fermer l’espace public ? Qu’entre la circulation des corps et la diffusion des idées, il y a plus qu’une analogie ou une métaphore, une identification ?
Bien sûr, il reste les réseaux, Internet, les trottoirs, les salons (quand ils sont assez grands)… mais en me refusant le reste, on refuse, de fait, un accès, une liberté, celle de parler et de penser, par moi-même et avec d’autres, de manière rationnelle et délibérée à ce que ça veut dire, par exemple, d’agir prudemment en temps d’épidémie. 

Longtemps je me suis demandé : où peut donc bien se trouver cet espace public ? Où commence-t-il et où s’arrête-t-il ? Est-il un peu partout ou plutôt nulle part ? Peut-il s’inviter chez nous ou doit-on s’y rendre ? Peut-on se tromper d’endroit, peut-on y échapper ? Concerne-t-il tout le monde ou seuls ceux qui y prennent part ? Et comment sait-on qu’on y est : suffit-il d’être dehors et avec d’autres pour en être ?
Eh bien aujourd’hui, j’ai la réponse : l’espace public est là, à côté de moi, de nous, mais derrière ces grilles. Vivement qu’on le retrouve. 

Sons diffusés :

  • Micro-trottoir vidéo du Parisien, 23/05/20
  • Chanson de Jacques Higelin, Parc Montsouris
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