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Pourquoi venir de la société civile serait-il forcément mieux pour gouverner ?

Pourquoi la société civile ne doit pas gouverner

5 min
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Le label "issu de la société civile" est brandi aujourd'hui comme gage de légitimité, d'efficacité, d'authenticité politique. Mais pourquoi venir de la société civile serait-il forcément mieux pour gouverner ? Veut-on tous tous la même chose ? Etre gouverné par quelqu'un comme soi ?

Pourquoi venir de la société civile serait-il forcément mieux pour gouverner ?
Pourquoi venir de la société civile serait-il forcément mieux pour gouverner ? Crédits : Malte Mueller - Getty

La mode de la société civile

Lundi 21 octobre, 8h30 environ, j’écoutais la radio et j’ai entendu l’eurodéputée de la France Insoumise, Manon Aubry, grande invitée de la matinale de France Inter. Et elle a employé ce terme devenu désormais un élément de langage : la société civile.
Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, on s’est habitué à ce terme et on en a une idée, au moins vague… 

En faisant quelques recherches, il est de toute façon facile de trouver des articles et des livres (notamment ceux de Gautier Pirotte, Dominique Colas ou Pierre Rosanvallon) qui en retracent la généalogie et les usages : son apparition dans le sillage du protestantisme luthérien, son utilisation actuelle par Jean-Pierre Raffarin, le mouvement En Marche ou les ONG, sans oublier son traitement incontournable par Hegel, Tocqueville et Marx. 

Se pencher sur cette notion de société civile n’a donc rien de neuf, et en a interpellé bien d’autres avant moi.
Pourtant, ce qui m’a frappée ce matin-là, c’est cette manière de le revendiquer, encore une fois, comme la preuve d’un engagement authentique et légitime… alors même que « société civile » a tout du signifiant flottant, du signe d’un renouvellement de façade, de la classe politique… Alors même qu’il s’y joue un présupposé surprenant : venir de la société civile serait forcément mieux pour bien faire de la politique, que de venir de la politique elle-même. Mais pourquoi ? 

Les pseudo-vertus de la société civile

Pourquoi venir de la société civile, c’est-à-dire n’avoir jamais exercé de mandat, avoir une activité professionnelle, ne pas avoir fréquenté les cercles politiciens, serait-il le gage, un peu paradoxal dit comme ça, d’une nouvelle manière de gouverner, mais plus : d’une bonne manière de gouverner ? Une manière plus juste, plus authentique, plus légitime ? 

Les enjeux d’une telle valorisation de la société civile sont évidemment clairs : il s’agit de se prémunir contre la division entre l’élite et le peuple, de mettre en œuvre une politique plus proche et plus soucieuse des gens, moins technicienne, moins professionnelle, de revenir donc à une politique de la polis, de la cité, et pas des vieux politiciens.
Intentions louables, même si elles peuvent être de la poudre aux yeux. 

Mais justement, c’est qui m’interpelle : pourquoi est-ce un argument qui marche, qui semble valable ? Pourquoi est-ce que ça peut convaincre, voire rassurer, de savoir qu’un homme politique fait partie de la société civile tout comme moi ? Ai-je besoin, comme citoyenne, d’être gouvernée par quelqu’un qui me ressemble, qui a les mêmes préoccupations, les mêmes savoirs, les mêmes envies ? Mettra-t-il forcément en œuvre ce que je souhaite politiquement ? 

Bref, vous l’avez compris, je me suis demandé pourquoi le label « issus de la société civile » attestait nécessairement de la contribution d’untel à l’intérêt général… Car fait-on tous partie de la même société civile, veut-on tous être gouverné par son semblable ? 

Une force d’opposition en danger 

Hegel, Tocqueville, Marx… mais aussi Foucault dans un cours au Collège de France en 1979 : ils se sont tous intéressés à ce qui constitue la société civile.
Pour Foucault, ce qui en rassemble les membres, ce sont des sentiments extra-politiques ; pour Tocqueville, cette société uniforme est opposée à la politique ; pour Hegel, c’est le stade qui précède l’Etat.
Mais est-on si sûr de l’uniformité émotionnelle et sociale de cette société civile ?
Marx avait bien vu les rapports de force entre les classes qui la constituent… Mais au-delà de cet angélisme sur l’uniformité de la société civile qui pousse à penser qu’en venir suffit à la connaître et à bien la gouverner, il y a plus. Car, pour moi, vouloir transvaser la société civile dans la société politique, ce n’est pas transformer la société politique au final, c’est, au contraire, transformer la société civile, c’est vouloir en atténuer les conflits, les différences, les nuances qui la constituent et surtout lui retirer sa spécificité : sa force d’opposition face au pouvoir politique. 

Sons diffusés :

  • Interview de Manon Aubry, France Inter, dans le 7/9, 21/10/19
  • Conférence de presse de Richard Ferrand, mai 2017
  • Archive de Michel Foucault, cours au Collège de France sur la société civile, 1979, disponible sur France Culture 
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