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 Ingvar Kamprad devant un magasin Ikea dans le sud de Stockholm en 1991

Le monde chez soi

5 min
À retrouver dans l'émission

Son fondateur disparaît, mais sa marque reste : comment Ikea a-t-il fait de nos intérieurs un monde ?

 Ingvar Kamprad devant un magasin Ikea dans le sud de Stockholm en 1991
Ingvar Kamprad devant un magasin Ikea dans le sud de Stockholm en 1991 Crédits : LARS NYBERG / TT NEWS AGENCY / TT NEWS AGENCY - AFP

Aujourd’hui, une disparition : celle d’Ingvar Kamprad, le fondateur d’Ikea. Mort à l’âge de 91 ans, dimanche dernier, sa disparition a endeuillé la Suède. Il faut dire que, comme le rappellent les hommages qui lui ont été rendus, “il avait placé la Suède sur le carte du monde”. Reconnu à cette échelle planétaire, au-delà des frontières, des âges et des classes, c’est pourtant à l’intérieur de chaque foyer qu’il avait réussi à s’introduire. Ingvar Kamprad, c’était ce paradoxe fait meuble : le recentrement sur soi, sur son chez-soi, mais à l’échelle du monde. 

Ce clip qui promeut Ikea en est un parmi d’autres publicités, mais il dit bien en 1min30 (on écoutera la suite, juste après) l’ambition totale et paradoxale du géant du meuble. Etre chez soi, avec soi, ou avec d’autres, y accomplir tous les gestes, les plus fous comme les plus quotidiens, y rassembler toutes ses affaires, les choses les plus banales ou même les questionnements les plus abstraits : le pari (réussi) était bien de rassembler et de réunir, en un espace pourtant étroit et limité, tout son monde et tout le monde. 

On dirait ainsi une mythologie à la Barthes, et c’est d’ailleurs dans cet esprit-là qu’est sorti en octobre dernier aux éditions Robert Laffont, dans la collection “Nouvelles mythologies”, cet essai de Samuel Doux, intitulé Désir d’Ikea, Le bonheur en pièces détachées. C’est alors un autre paradoxe d’Ikea qui apparaît : créer un monde à l’échelle intérieur d’une maison, d’un appartement ou d’une pièce, à partir de pièces éparses, de pièces détachées, autrement dit, créer un monde en kit. 

Voilà donc ce qui se passe avec Ikea : notre monde est ramené à l’état de kit, détachable, limité, réductible, il est décomposé en une sommes d’états (d’esprit), de moments (de vie) et de gestes (à vivre). 

“Chemins à parcourir”, “Plans qui dessinent l’avenir”, “Nouvelles aventures”, “Amour, souvenirs, secrets”, ou encore, mon préféré, clin d’œil à Shakespeare, “Etre ou ne pas être (dans le salon)”... Voici le mythe Ikea, sa marque laissée et omniprésente dans nos intérieurs : créer un monde infini dans un espace réduit, se créer un monde continu à partir de pièces et gestes détachés. Comment comprendre cela ? Comment comprendre cette idée d’une vie, d’un avenir et de souvenirs, de partage avec autrui, qui se coupent et se découpent sans continuité, commencent et s’ancrent dans un repli sur soi ? 

Comme le souligne Samuel Doux, citant l’intention d’Ikea expliquée sur son site : il s’agit “d’améliorer le quotidien du plus grand nombre”. L’intention humaniste, revendiquée, est révélatrice : Ikea, c’est plus que des meubles, c’est une manière de meubler et d’organiser sa vie. Au point que l’on puisse se demander : jusqu’où peut-on modeler, façonner et organiser notre vie et notre esprit à l’image d’une pièce à vivre ? Notre esprit aurait-il déjà tout d’une maison ou d’un appartement, d’un chez-soi que l’on aménage ? 

On peut critiquer Ikea, cette uniformisation des intérieurs, la mécanisation des objets, la marchandisation du bonheur, les valeurs humanistes en cache d’une fortune colossale ou le passé nazi de son fondateur (cela a été rappelé à plusieurs reprises dans les nécrologies d’Ingvar Kamprad). 

Ce qui reste encore intéressant, c’est cette valorisation du chez-soi comme d’un pour-soi. Mona Chollet, dans un essai, génial, paru aux éditions La Découverte, avait fait de ce “chez-soi” un lieu de repli, certes, mais nécessaire : un lieu de pause dans un flux continu d’occupations. Un lieu où chacun se déploie tout en se repliant. On retrouve ici l’idée du kit…

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