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Rebecca, d'Alfred Hitchcock (1940)

Hitchcock et Henry James : l’art du secret

5 min
À retrouver dans l'émission

Que révèlent les fictions des secrets qui nous hantent ?

Rebecca, d'Alfred Hitchcock (1940)
Rebecca, d'Alfred Hitchcock (1940) Crédits : SELZNICK INTERNATIONAL PICTURES / COLLECTION CHRISTOPHEL - AFP

Ce sont deux livres qui ont aujourd’hui retenu mon attention : d’un côté, le livre de Jean-Loup Bourget, que vous avez reçu il y a peu sur Orson Welles, mais qui, dans ce livre, analyse le chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock, Rebecca ; et de l’autre, l’essai de Marie Gil, La chambre d’à côté, le décadrage absolu de Melville à Scorsese. 

Pourquoi parler de ces deux livres en même temps ? Parce qu’ils se penchent tous les deux sur le secret… Des secrets, on en trouve partout : du mystère de notre création aux affaires d’Etat, des secrets de fabrication à ceux de famille. Il semble qu’il y a toujours quelque chose qui nous échappe, et cela, les fictions le montrent bien, mieux que les systèmes philosophiques qui veulent tout saisir, tout démonter et tout expliquer. 

Ces deux livres, à travers le cinéma et la littérature, s’appuient donc sur des fictions pour explorer tout le problème du secret : et s’il y a des récits, ceux de l’enquête détective notamment, qui visent à dévoiler le secret, et finalement, à l’annihiler, il y en a d’autres qui préfèrent jouer sur son épaisseur… 

Quel est le secret qui hante Manderley, la magnifique demeure gothique de la côte des Cornouailles ? Qui est Rebecca, la 1ère femme du riche Maxim de Winter, cette absente qui parvient malgré tout à prendre toute à la place (au point de donner son nom au récit), et sur laquelle bute la nouvelle épouse Madame de Winter ? 

Faire un film sur un souvenir, montrer un fantôme, révéler à l’écran, sans l’éventer, un secret pesant, c’est tout l’enjeu de cette 1ère réalisation américaine d’Hitchcock, à partir du best-seller de Daphné du Maurier. D’une certaine manière, cet enjeu est aussi celui du secret, de tout secret : le secret n’a d’existence et d’épaisseur que parce qu’il n’est pas connu. Et dès qu’il est dévoilé, il n’a plus aucun intérêt… comment donc parler d’un secret sans le dévoiler ? Comment approcher un secret sans le découvrir ? 

Ces questions sont redoutables, mais elles le sont d’autant plus quand elles se posent à l’écran et passent par les images qui visent justement à découvrir, à révéler, à dévoiler… Jean-Loup Bourget rappelle ainsi toutes les lectures que l’on a pu faire du film d’Hitchcock : lectures politiques, mythiques ou psychologiques, elles visent à rendre lisibles ce film, à comprendre les figures hantés et même ce personnage de Rebecca qui n’apparaît pourtant jamais à l’écran… 

Mais le mieux reste ces pages sur la première personne du singulier, où l’on est plongé dans la tête de la nouvelle épouse de Maxim de Winter : la grande inconnue, c’est elle ! On ne sait même pas son nom et tout le récit se construit au fur et à mesure de ce qu’elle voit, ou pense voir, de ce qu’elle imagine. Quel est alors le vrai secret, celui d’une disparue bien présente, ou celui de cette femme évanescente ? 

Dans son essai, Marie Gil convoque elle aussi le cinéma, la peinture et la littérature : Melville, Proust, Nabokov, et… l’écrivain du secret par excellence : Henry James ! Les ambassadeurs, Le motif dans le tapis, Dans la cage, ou encore, dont on a entendu un extrait : La coupe d’or. A chaque livre de James, son secret. 

Et mieux qu’Hitchcock dont les films dévoilent toujours, au final, leur secret… avec Henry James, il n’y a pas de résolution du mystère : toute la place est laissée à l’interprétation, rien n’est saturé de sens, au point que, dans les derniers écrits de James, comme le dit Marie Gil, le secret en est même envahissant…

Ce secret, c’est ce que Marie Gil appelle la « chambre d’à côté » : comme la chambre de Rebecca laissée en l’état, après sa mort, cette chambre est là, tout y prend sens, mais elle reste inaccessible, elle reste « à côté », à côté de la trame narrative, avec ses événements, ses péripéties et les actions des personnages. Voilà le sens du secret : quelque chose qui est là, quelque chose d’essentiel, mais qui reste impénétrable, et doit le rester, pour exister, et pour nous laisser exister. 

Rebecca, d'Alfred Hitchcock (1940)

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