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la Seine en crue (24/01/2018)

Philosophie de la pluie

5 min
À retrouver dans l'émission

Inondations en France : que révèlent ces étendues d’eau qui recouvrent nos paysages ?

la Seine en crue (24/01/2018)
la Seine en crue (24/01/2018) Crédits : LUDOVIC MARIN - AFP

C’est le sujet le plus en vu de ces derniers jours : dès le réveil au bruit des clapotis sur les toits, en choisissant sa tenue du jour qui sera la plus à même d’affronter les éléments, à chaque fois que vous regardez par la fenêtre, en sortant de chez vous, en faisant vos courses, devant les machines à café, etc… Et c’est, sûrement, par suite, l’objet de plainte numéro 1 : la pluie. Pas la pluie qui nous surprend, ni la petite pluie qui nous agace et nous attriste, non, la pluie, celle qui envahit tout depuis des jours : de nos paysages et actes quotidiens à nos conversations, à toutes nos informations télévision et radio… 

Ton dramatique ou enjoué, reportage sur le terrain ou liste, par régions, des grands cours d’eau qui sortent de leurs lits, l’omniprésence des inondations est indéniable. Rien de plus logique ou naturel, d’ailleurs : les inondations inondent, elles recouvrent tout, et, elles sont, par définition, ce qui déborde, dépasse, submerge. Sortant de leurs lits, rivières, fleuves et autres cours d’eau bouleversent donc bien notre paysage, nos habitudes et nos discours. 

Mais comment ? Certes, les inondations inondent, elles recouvrent d’eau tous les éléments de notre environnement, mais que montrent-elles en recouvrant ? Quelles facettes se dévoilent grâce à ces étendues liquides qui dissimulent ce qui constitue nos chemins, nos manières d’habiter un espace et nos manières d’y vivre ? 

Roland Barthes s’était déjà penché sur ce phénomène : en janvier 1955, et dans cette Mythologie, intitulée avec ironie “Paris n’a pas été inondé”, il faisait preuve de beaucoup plus d’humour que les informations de l’époque : 

Sur un tout autre ton, voilà alors ce qu’en disait Barthes : “Malgré les embarras ou les malheurs qu’elle a pu apporter à des milliers de Français, l’inondation de janvier 1955 a participé de la Fête (avec un F majuscule), plus que de la catastrophe.” 

Des inondations festives donc, qui, explique Barthes, ont “rafraîchi la perception du monde en y introduisant des points insolites et pourtant explicables”, qui ont, aussi, je cite, “bouleversé la cénesthésie même du paysage, l’organisation ancestrale des horizons : les lignes habituelles du cadastre, les rideaux d’arbres, les rangées de maisons, les routes, etc”, bref des inondations qui ont dérangé la stabilité, sans pour autant nous plonger dans la catastrophe. 

Et là est l’autre paradoxe de ces inondations : non seulement, elles révèlent un autre aspect des choses, tout en les recouvrant, mais elles bouleversent, sans tout révolutionner, avec raison, prudence même. On prend plaisir à prévoir le jour maximale de la crue (ce sera ce samedi, en ce qui nous concerne, nous, en janvier 2018), on s’enthousiasme à se souder face au fleuve-ennemi, tel l’Arche de Noé, on prend la mesure, face à ce qui déborde et nous dépasse chacun, de notre pouvoir d’action collective… 

Mais face à ces inondations festives mais sans grande folie, prévisibles et explicables, il y a aussi une autre manière de comprendre leur omniprésence, et la fascination qu’elles exercent sur nous : 

Quand Roland Barthes parle dans sa Mythologie d’un rafraîchissement de la perception et d’une suspension des fonctions et habitudes des lieux, on peut parler avec Gaston Bachelard d’un imaginaire de l’eau. Dans son Essai sur l’imagination de la matière (de 1942), L’eau et les rêves, il revient ainsi sur l’imagination qui s’agite devant toute nouveauté, toute variété, telle une inondation qui transfigure tout, mais il revient aussi sur la matière même de l’eau, sa profondeur qui ne transfigure pas seulement notre monde, mais est un monde à elle-même, visible seulement quand elle sort de son lit. 

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