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Portrait de Giacomo Leopardi (1798-1837)

L’art de la fragilité

5 min
À retrouver dans l'émission

Comment la fragilité peut-elle devenir une vertu ?

Portrait de Giacomo Leopardi (1798-1837)
Portrait de Giacomo Leopardi (1798-1837)

Qu'est-ce qu'être fragile ? C'est la question que posait le philosophe Jean-Louis Chrétien dans un essai paru il y a quelques mois aux éditions de Minuit, essai dont il était d'ailleurs venu parler à ce micro. Qu'est-ce qu'être fragile, ou le difficile projet de saisir la fragilité qui est par définition insaisissable, qui est ce qui se brise... 

Déjà était-il donc compliqué de répondre à « qu'est-ce qu'être fragile ? », mais ces jours-ci, sort un essai (aux PUF) qui fait même plus que cela : un essai d'Alessandro D'Avenia, best-seller en Italie, qui cherche carrément à cultiver la fragilité, à l'entretenir, à la chérir même, c'est L'art d'être fragile, sous-titre : comment un poète peut sauver ta vie...

Alessandro D'Avenia, à qui l’on doit cet Art d'être fragile, a pour sa part été sauvé par Giacomo Leopardi. Poète italien de la 1ère moitié du XIXème siècle, philosophe aussi, philologue, moraliste, Leopardi est l’auteur de Chants, de Pensées, du Zibaldone, et ce que l'on vient d'entendre, de Petites œuvres morales. Il est donc celui qui a sauvé la vie d'Alessandro D'Avenia... et c'est bien le conseil que ce dernier nous donne : trouver, pour sa vie, trouver pour chaque moment de sa vie, un écrivain avec lequel converser, auquel se confier, comme il le fait dans son livre. 

Mais 1ère question : comment un auteur, poète, écrivain, ou chanteur d'ailleurs, pourrait-il nous sauver la vie ? Et 2ème question : comment peut-il à la fois nous sauver et nous laisser fragiles ? Peut-on vivre, vraiment bien vivre, en étant fragiles ? Et inversement, qu'est-ce qui reste de la fragilité quand on a la vie sauve, que l'on s'en sort ? C'est le paradoxe de ces textes philosophiques qui se penchent sur la fragilité, et d’ailleurs de la fragilité…

A côté de la vulnérabilité (qui a son succès dans la philosophie du soin), à côté de la précarité (que l’on trouve en philosophie politique, sur les réflexions sur la justice et les inégalités), il y a désormais cette belle notion, morale, de fragilité : mais comment font-ils, tous, pour tirer d’un état subi une leçon, une fécondité, et même un art ? La fragilité, que l'on rencontre à l'adolescence, en vieillissant, au seuil de la mort, se constate, mais peut-elle être prônée et devenir une vertu ? 

Pourquoi devrait-on cultiver notre fragilité ? Je me suis posée deux fois la question, en lisant ce livre d'Alessandro D'Avenia : deux fois, parce que je reste à me demander comment l'évoquer sans l'enfermer dans des poncifs, et comment la cultiver sans s'enfermer, soi-même, dans des postures ? 

En fait, cette double question révèle une chose : la fragilité est suspecte aujourd'hui, parce qu'elle est soit comme l'envers, trop facile, le contre-modèle (tout aussi cliché où on valorise l'échec) qui s'oppose à notre époque dédiée à la performance, soit elle est entendue comme synonyme de « victime » (statut sur lequel il faudrait revenir tant il est employé et décrié, en tout cas repoussoir). Et pourtant, ni victimaires, ni plaintifs, ni critiques, ni postures esthétiques, ces échanges, fictifs, avec Leopardi montrent que la fragilité est un état qui surgit malgré nous, et que l’on doit apprivoiser (à défaut de supprimer). 

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