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Moondog

L'art (d'être) idiot

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Que nous apprend l’idiot, figure particulière, du commun dont il se distingue ? Réponse avec l’essai de Pierre J. Truchot.

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Moondog Crédits : Michael Ochs Archives - Getty

Qu'est-ce que l'idiotie peut bien nous apprendre ? C'est la question qui se pose avec ce livre de Pierre J. Truchot : L'art (d'être) idiot (éditions de l’Harmattan). 

On doit à Gilles Deleuze ou à Clément Rosset de s'être déjà penchés sur le sujet... Mais ici : le parti pris n'est pas de donner raison ou de prouver le caractère unique ou génial de l'idiot, contre la doxa, l'opinion commune, mais de voir en quoi l'idiot se distingue de cette doxa, de toute cette communauté de pensée et de vie... 

Pour voir en quoi l'idiot se distingue du tout, le mieux est de procéder par figures. Le 1er est ici le prince Mychkine de Dostoïevski, évidemment. 

Épileptique, ses crises sont autant le symptôme d'une faiblesse physique qui l'exclut de la communauté, que des moments de « pleine conscience », là où son être singulier s'exprime à plein régime. Ces crises sont ainsi et à la fois le signe d'une différence physiologique subie et d'une particularité conceptuelle incarnée... 

Là est ainsi l'ambivalence de l'idiotie : elle touche et affaiblit l'individu autant qu'elle lui donne les pleins pouvoirs. Car l'idiot est bien celui qui ne suit que ses propres règles, qui n'adhère qu'à lui-même, tel que l'indique son étymologie, idios en grec : le propre, le particulier. L'idiot, c'est donc le solitaire, et Mychkine de le dire de lui-même : « Je n'aime pas cette société parce que je ne sais pas m'y comporter ». 

Mais l'idiot est-il pour autant seul ? Peut-il l'être ? S'il est seul à lui-même, peut-il vivre seul ? Et que révèle-t-il, en retour, de la communauté dont il est exclu ? Que fait donc ressortir le particulier, le propre, l'idiot, de ce commun qu'il ne partage pas ? 

2ème exemple convoqués par Pierre J. Truchot dans son livre : Samuel Beckett et ses deux personnages de roman : Murphy et Watt. C'est la voix de ce dernier que prend Samuel Beckett dans l'archive que l'on vient d'entendre. Watt, c'est celui qui met au défi tous nos repères : où se situe-t-il ? Aucune indication géographique, temporelle ou sociale. Seulement des rues, des jardins, une maison. Que fait-il ? Il résout des problèmes déjà résolus. Comment parle-t-il ? En inversant tout : mots, lettres et sonorités. 

Avec L'idiot de Dostoïevski, on avait encore une communauté, l'idée d'une communauté pour Mychkine, de laquelle il était exclue, mais avec Watt, rien de celle-ci ne subsiste. L'idiotie nous met alors face à cette double question : vivre seul est-il vraiment possible ? Mais aussi, et inversement, vivre ensemble est-il vraiment possible ? Qu'en reste-t-il dès lors que chacun est particulier, que chacun fait l'idiot ? Car l'idiot est à cette place impossible : à la fois en dehors et dans la communauté, exclue de celle-ci mais par rapport aux normes édictées par celle-ci. De cette articulation entre le commun et le particulier, comment faire ? 

Pierre J. Truchot parle des langues de Watt, langage original dont le sens n'appartient qu'à lui, mais dont la sonorité, la musicalité, nous parle quand même. Et c'est bien avec le musicien marginal Moondog, 3ème et dernière figure d'idiot proposé dans ce livre, que l'on peut se quitter : jamais dans les clous, habillé en viking, vivant et se produisant dans la rue, après la guerre, il est l'incarnation de l'individu à la marge, ou qui, au milieu de tout, tranche, c'est un îlot de résistance dont le propos musical résonne dans et pour la communauté, mais la met pourtant à l'épreuve.  

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