LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Henry David Thoreau• Crédits : Benjamin D. Maxham active 1848 - 1858, Guy hocquenghem en 1986

Henry David Thoreau et Guy Hocquenghem : penser à la 1ère personne

5 min
À retrouver dans l'émission

Quel est ce « je » avec lequel Thoreau et Hocquenghem se font entendre ?

Henry David Thoreau• Crédits : Benjamin D. Maxham active 1848 - 1858, Guy hocquenghem en 1986
Henry David Thoreau• Crédits : Benjamin D. Maxham active 1848 - 1858, Guy hocquenghem en 1986 Crédits : Louis Monier pour Gamma/Rapho - Getty

Deux très beaux livres, deux très bons cadeaux d'ailleurs pour Noël : Henry David Thoreau, Histoire de moi-même, paru aux éditions Le Passeur, traduit de l'américain par Thierry Gillyboeuf, et Guy Hocquenghem, Un journal de rêve, paru il y a déjà quelques mois aux éditions Verticales.

A priori, rien ne lie Thoreau à Hocquenghem, le philosophe américain, au XIXème siècle, de la désobéissance et de Walden, au militant gauchiste et homosexuel, français, disparu à la fin des années 80, en 1988. Pourtant, dans ces deux livres, on trouve le même engagement, souci, enthousiasme ou critique, à penser leurs époques et à la 1ère personne. Qu'est-ce qu'une pensée à la 1ère personne ?

Hélas, il ne s'agit pas d'un extrait de Histoire pour moi-même mais d'un autre texte de Thoreau, Marcher. Et pour cause, Histoire de moi-même est un texte inédit de Thoreau, et l'idée était de faire entendre cet emploi de la 1ère personne chez lui, qui revient quand il conte sa propre Histoire. Que peut-on entendre par ce “je” ? Il y a plusieurs hypothèses. On peut, par exemple, y entendre :

-l'incarnation d'une philosophie, des idées en germe qui s'actualisent au fur et à mesure d'un mouvement corporel, sensuel, charnel ;

-on peut aussi y déceler la subjectivité d'un individu, qui surgit toujours en contexte, dans une époque et face à des situations particulières ;

-enfin, ni philosophie corporelle, ni subjectivité contextualisée, c’est l'expérience vécue comme source de pensée que l’on peut entendre par ce “je”...

Mais on peut aussi y voir, tout simplement, l'importance de dire « je ». Thoreau lui-même le souligne dès les 1ères lignes de ce qui est au départ une conférence : certains, dit-il, sont venus, je cite, “parce que je vivais là”. Mais qui est ce “je” que souligne lui-même Thoreau ? Qui est cette 1ère personne que viennent voir et lisent les gens ? Certes, les gens se déplacent ici pour voir Thoreau lui-même, mais ce “je” est-il le même que l’idée que s’en font les autres, ramenée à une image, à un réputation, à un nom propre ?

Quand on lit cette Histoire de moi-même, ce “je”, loin d’être une image, apparaît comme une matière première, vitale, qui se travaille : s’appliquer à être bon, se dépouiller de ses préjugés, de ses biens, de tout ce qui nous encombre, non pas pour être replié sur soi, mais pour s’appliquer à “élargir et disperser les limites quotidiennes”. Dépouillé et vital, quand Thoreau dit “je”, il revient ainsi à lui, mais dans son plus simple appareil et opposé aux carcans de la société.

Opposé à tous les carcans des “valeurs établies”, c’est aussi le cas de Guy Hocquenghem. De 1970 à 1987, il n’a cessé d’employer le “je”, à chaque actualité qui lui tenait à cœur (et notamment quand il travaillait encore pour Libération) : de la cécité (physique) de Sartre à la fin de l’université de Vincennes, en passant par des critiques contre la Nouvelle Droite ou plus culturelles sur le théâtre de Copi, ou encore des récits de militants gay aux Etats-Unis. 

Plus dans la réaction et dans le coup par coup, voire dans le coup de gueule, qu’un Henry David Thoreau, Guy Hocquenghem révèle que le “je” qui s’affirme face à l’esprit de son temps, s’élargit lui aussi au-delà des limites individuelles et quotidiennes, pour dessiner un nouveau “nous”. Qui est ce “je” qui parle, s’affirme, s’élève, mais qui travaille aussi à l’élaboration d’un « nous » ?

Il faut alors rapprocher Thoreau de Hocquenghem car tous les deux insistent, dans le fond comme dans la forme, sur un “je” qui ne fait pas que prendre la parole ponctuellement et personnellement, mais s’écrit et se lit par tous, maintenant et dans les années à venir. “Il est des mots adressés à notre condition qui, si nous pouvions les entendre et les comprendre, seraient aussi salutaires que le matin ou le printemps pour nos vies, et montreraient sans doute un nouvel aspect des choses”, nous dit ainsi Thoreau”, et il ajoute : “combien d’hommes ont fait débuter une nouvelle ère de leur existence, comme une sorte de 2nde naissance, de la lecture d’un livre ?”. 

Voilà le “je” de Thoreau et Hocquenghem, à travers ces pages arrachées au temps : des voix qui travaillent encore à penser et à faire naître notre propre “je”. 

L'équipe
Production
Avec la collaboration de
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......