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Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre dans un café parisien

Sartre et la philosophie de comptoir

4 min
À retrouver dans l'émission

Plus de 70 ans après "L'être et le néant" et le garçon de café sans âme décrit par Sartre, nos cafés auraient-ils aussi perdu la tête?

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre dans un café parisien
Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre dans un café parisien Crédits : STF / AFP FILES - AFP

C’est l’actualité qui, comme tous les vendredis, a retenu mon attention : c’est un phénomène qui peut passer inaperçu, parce qu’il n’est pas spécialement remarquable, de grande ampleur, et qu’il n’est pas spécialement actuel - il n’a effectivement pas surgi tout à coup, cette semaine…

Mais, ce phénomène, vous l’avez peut-être déjà observé par vous-même, Le Monde en tout cas en rendait compte pour nous il y a quelques jours : c’est la transformation de nos lieux de convivialité, comme les cafés, en lieux de travail.

Ce phénomène, plus précisément, c’est l’invasion des cafés par des travailleurs indépendants, des free-lances, qui, seuls, silencieux et penchés sur leurs ordinateurs feraient désormais de ces lieux plein de conversations de comptoirs, de débats cacophoniques, mais aussi de création, de culture et d’esprit, des espaces vides, sans âme et sans vie, et donc sans esprit.

Voici ce qui se perdrait : des cafés façon Saint-Germain des Prés, dans les années 50, peuplés de Juliette Gréco, de Boris Vian, et surtout du couple vedette, Sartre et Beauvoir.

Et c’est bien là que ce phénomène qui paraît mineur, anodin, en est un : seraient en train de disparaître, mine de rien, sans trompette ni tambour, ces lieux typiques, -je cite l’article du Monde-, de la « tradition existentialiste », ces lieux dans lesquels Sartre « se nourrissait de l’ambiance pour épaissir l’argumentaire de L’Etre et le Néant ».

Alors, on peut partager ce constat, dire aussi que c’était mieux avant, on peut aussi s’y opposer et dire que les cafés ne sont pas devenus des lieux de travail mais que le travail est sûrement devenu plus convivial, ou encore, on peut aussi minimiser ce constat en disant qu’il ne concerne pas la totalité de nos cafés, et que, de toute façon, ils n’ont jamais été vraiment comme ça…

Mais non, ce qui est intéressant, c’est justement de citer Sartre et l’existentialisme quand on parle de cafés, ce qui est intéressant, c’est de faire de cet endroit un lieu propice à une certaine existence, faite de pensées ou de débats stériles...

Jusqu’où un lieu oblige-t-il donc à exister d’une certaine manière ? Et jusqu’où exister d’une certaine manière nous obligerait-il à habiter les lieux d’une certaine manière ? C’est bien la question…

Etre dans un café nous obligerait-il à nous conduire d’une manière qui serait celle que l’on attend d’un client de café ? Comme le garçon de café qui « a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, qu’il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif et qu’il s’incline avec un peu trop d’empressement », le consommateur doit-il nécessairement parler un peu trop fort, débattre avec son voisin et évoquer les tomates qui n’ont plus de goût et la bonne éducation qui se perd ?

Drôle d’ironie de parler de Sartre sur ce sujet… car c’est bien lui, dans L’Etre et le Néant, alors nourri au bon vieux café et grâce au bon cafetier, qui développe toute cette critique à l’égard du garçon de café : ce personnage qui n’est pas libre, qui n’existe pas et ne fait que jouer son rôle de garçon de café, dans un café. Ce personnage que la mauvaise foi empêche d’exister, mais qui, du coup, est éternel…

Et si le problème aujourd’hui n’était alors pas celui de nos cafés dévitalisés, mais du rôle éternel, typique de l’existentialisme et justement sans vie qu’on aimerait leur faire jouer et y jouer ?

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