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Le pourquoi des larmes

Le pourquoi des larmes

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Vous aussi, vous avez pleuré quand votre candidat préféré de Top Chef a été éliminé ? Si Aristote a bien décrit les larmes et le mouvement de la catharsis, qu'en est-il des larmes artificielles provoquées par des programmes TV calibrés pour nous soutirer de l'émotion ? Y-a-t-il des fausses larmes ?

Le pourquoi des larmes
Le pourquoi des larmes Crédits : CSA-Images - Getty

Récemment, je me suis retrouvée plusieurs fois dans cette situation : les larmes me sont venues en regardant des programmes télé. Pas n’importe lesquels. Je ne dirais pas que ces programmes sont les pires de ce que l’on peut faire, ils ne sont en tout cas pas les meilleurs. Entre jeux et télé réalité, ils mettent en compétition des individus dans un domaine : chanson, cuisine ou mode. J’adore ce genre de programmes, programmés pour susciter l’émotion, l’enthousiasme, la frustration, tire-larmes à souhait. On sait tous qu’ils sont conçus pour ça, qu’ils marchent pour ça, et pourtant, les émotions, bien réelles, sont quand même là. D’où ma question aujourd’hui : des larmes artificielles, programmées, seraient-elles moins sincères que d’autres ? Y a-t-il de bonnes et mauvaises larmes ? 

Pleurer devant Netflix

Netflix propose depuis fin janvier une série d’émissions sur la mode. Une quinzaine de candidats s’affrontent pour créer la meilleure tenue qui soit dans un style prédéfini au début de chaque épreuve : militaire, denim, sport ou tapis rouge.
Evidemment, chaque épreuve voit un ou deux candidats éliminés, jusqu’à la fin où il n’en reste plus qu’un, le meilleur censé incarner le futur de la mode.
Format classique, attendu, sans surprise, cette série joue sur les ressorts habituels : pression du temps, tensions ou solidarité entre les candidats, effondrement de certains, ou au contraire, explosion de personnages que l’on croyait discrets. Malgré cette routine, par flemme ou par goût, j’ai quand même regardé la dizaine d’épisodes presque à la suite, et j’ai vibré à chaque moment.
J’ai donc moi aussi pleuré quand Tan, le présentateur, a eu des doutes pour éliminer Farai et Kiki sur l’épreuve streetwear. En dépit de la conscience que j’avais de la pauvreté de ce programme, j’ai non seulement continué de le regarder, mais je me suis carrément laissée happée, je ne l’ai pas regardé pour « rigoler » avec dédain, mais de tout mon cœur.
D’où mon problème aujourd’hui : j’ai pleuré mais sans y être, sans y croire, et même pire, sans être touchée personnellement, sans me sentir concernée, sans être mue ni par la joie ni par la tristesse. Sans émotion, donc. Paradoxalement, je peux dire que j’ai donc été émue sans émotion… Comment est-ce possible ? 

Les larmes ne sont pas innocentes

Voir un homme ou une femme politique pleurer est toujours un grand moment. Quand ces êtres de représentation, que l’on croit toujours en contrôle, sont saisis par l’émotion, quelque chose se passe : on a l’impression qu’une vérité surgit, c’est un « vrai » moment.
Bien sûr, on peut avoir un doute : parfois certaines personnalités publiques jouent des larmes pour laisser penser qu’il se passe quelque chose, qu’elles font tomber le masque et se montrent à nu. 

Les larmes ne sont donc pas innocentes, même sincères, elles font partie d’une mise en scène.
Mais qu’en est-il de ces larmes qui apparaissent quand on n’est pas acteur, mais spectateur ?
Aristote, dans son texte La poétique, a bien décrit ce mouvement de la catharsis, le fait de se purifier de ses passions en les regardant jouer sur une scène ; il a aussi bien décrit ce mouvement de la mimésis, le fait de tirer des leçons morales, de faire la même chose ou pas, à partir d’un spectacle auquel on assiste.
Mais qu’en est-il quand on regarde un spectacle sans moralité ? Quand les passions mises en scène n’ont rien de crucial, rien de tragique ?
Voilà le problème de ces larmes : elles sont là, réelles, pas feintes, mais elles n’ont aucune valeur ni émotionnelle, ni sentimentale, ni morale. Elles ne disent rien de nous, rien de ce qui se joue sous nos yeux. Elles ne nous montrent pas à nu, elles ne trahissent pas une pensée profonde, et à l’inverse, elles ne servent à rien quand on n’a rien à jouer. 

Sans raison

Pourquoi sont-elles alors là ? Pourquoi avoir pleuré devant ce programme télé ?
J’ai bien pensé à plusieurs réponses : peut-être ai-je pleuré par mimétisme, voir des gens émus, fait quelque chose ; par réflexe, voir des gens émus doit correspondre, physiquement, à des stimuli nerveux ; par gêne aussi, voir des gens pleurer nous met mal à l’aise ; ou alors, peut-être ai-je mauvais goût, ou alors suis-je une sociopathe qui pleure sans raison. Sans raison, au final, là est je crois le pouvoir de ces larmes. Je cherche à leur trouver une excuse, un prétexte, mais souvent, les larmes ne sont rien que des larmes, ni sincères ni feintes, ni bonnes ni mauvaises, juste là. 

Sons diffusés :

  • Netx in fashion, Saison 1, Episode 5, Netflix
  • Archive de Martine Aubry, discours en hommage à Pierre Mauroy, 13/06/2013
  • Chanson de Claude François, Le téléphone pleure
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