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Claire Danes dans la série "Homeland"

Les séries télé sur le divan

5 min
À retrouver dans l'émission

La série est aujourd'hui devenue un objet culturel à part entière. Bien plus qu’un simple divertissement, pour le psychanalyste Gérard Wajcman elle nous renseigne sur l’état du monde dans lequel nous vivons, état de crise permanente qui redéfinit notre rapport à la limite et à la jouissance.

Claire Danes dans la série "Homeland"
Claire Danes dans la série "Homeland" Crédits : Copyright Showtime

La série est-elle bien sérieuse ?

Vous aurez sans doute reconnu le générique fameux de Desperate Housewives, une des premières séries à nous avoir conquis, à une époque où l’offre en la matière était encore relativement limitée.
Mais en 2017, soit plus de 10 après, ce n’est pas moins de 450 séries qui ont été diffusées sur les chaînes de télévision américaines.
De nouvelles productions apparaissent de plus en plus régulièrement, de nouvelles saisons s’ajoutent inlassablement aux précédentes, et se protéger de l’addiction face à une telle prolifération relève maintenant du vœu pieux.
Mais malgré le succès qu’elles rencontrent, on hésite encore à regarder les séries comme un objet d’étude vraiment sérieux. Et avant d’être considérée comme une forme artistique à part entière, la série passe d’abord pour un divertissement un peu futile. 

Dans un essai au titre pour le moins ambitieux, Les séries, le monde, la crise, les femmes, paru chez Verdier, Gérard Wajcman invite à essayer de dépasser cet a priori : la série télévisée mérite tout notre intérêt parce qu’avec elle, c’est une nouvelle forme qui apparaît, et que, dit-il, « les inventions de forme sont rares ».
Dans ce livre, la série est donc appréhendée comme une forme, dont on gagne à étudier l’origine. Une forme « profondément actuelle » pour l’auteur parce que la série n’est pas simplement un langage parmi d’autre pour dire le monde aujourd’hui, mais plutôt le langage même de notre monde, le langage que notre monde suscite. D’où une question, qui constitue le fil rouge de tout l’ouvrage : de quoi la série est-elle, non pas le nom, mais la forme ?

La forme d’un monde en crise

Pour tenter d’expliquer l’actualité de la série, Gérard Wajcman commence par comparer les conditions de son apparition avec celles de l’apparition du cinéma. Le cinéma est né exactement en même temps que l’Amérique, la naissance du cinéma et celle de l’Amérique comme nation sont indissociables. Il correspond en fait à ce récit des origines qu’est le mythe, et la nation américaine est d’abord un mythe porté sur grand écran.
Mais il n’en va pas de même pour la série, qui trouve, elle, la raison de son existence lorsqu’il s’agit de dire le réel et non plus le mythe !
Le réel au sens que lui donne Lacan, entendu comme ce qui résiste à la mise en récit linéaire qui caractérise le film. En un mot, si le cinéma construit tout une nation, la série, elle, déconstruit. Et c’est d’ailleurs la principale thèse de l’ouvrage : la série déconstruit parce qu’elle n’est rien d’autre que la forme à l’écran d’une nation en crise.
Mais pas n’importe quelle crise ! On ne parle plus ici du concept grec de krisis, qui désigne le moment critique où un état d’équilibre se rompt, sans que l’on sache vraiment comment va évoluer la situation. La crise dont la série se fait la forme n’est plus une rupture ponctuelle, comme une maladie qui intervient entre deux épisodes de santé. Avec la série c’est une nouvelle notion de la crise qui est donnée à penser : une rupture non plus épisodique, mais permanente. Et l’auteur explique alors que la série, c’est la forme susceptible d’appréhender le temps de la crise permanente dans lequel nous vivons. Elle éclaire notre monde parce qu’il n’est plus représentable comme un ensemble ordonné, comme une totalité. La série peut dire adéquatement le monde parce que le monde lui-même est désormais structuré en différentes séries, et non plus comme un tout unifié.

Un nouveau type d’héroïnes

Et c’est bien parce que la notion de totalité n’est plus d’actualité que les femmes occupent le devant de la scène dans les séries. Elles en sont en effet les héros bien plus souvent que les hommes, même si on découvre avec elles une figure du héros pour le moins singulière. Des héroïnes insoumises, mais un peu cassées, affranchies, mais un peu larguées, qui boivent beaucoup, avalent calmant sur calmant, ou délirent complètement. 

La réponse de l’auteur passe par le concept lacanien de jouissance, jouissance qui, par définition, dérange l’équilibre et se manifeste toujours comme un excès. Et c’est précisément que la série implique des personnages de femmes, puisque pour Lacan, les femmes sont bien ces êtres de l’excès, ces êtres hors-normes qui relèvent de la catégorie de l’illimité, ou du pas-tout, en deux mots. C’est par le congé donné à la totalité comme forme capable de dire le monde, que l’on passe de la série aux femmes. Femmes-symptômes d’un monde en crise, femmes un peu folles sans être folles du tout. Assez, en somme, pour faire des séries un divertissement tout à fait sérieux.

Réécouter la semaine des Chemins de la philosophie consacrée aux séries :

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