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Ma fille, cette heureuse étrangeté

Ma fille, cette heureuse étrangeté

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Le 26 octobre 2018, Géraldine Mosna-Savoye a rencontré l'être le plus parfait sur Terre : sa fille. Elle se questionne : comment penser, évoquer, comprendre qui est son enfant ? Comment comprendre que ce qui nous est le plus évident nous est aussi le plus mystérieux ?

Ma fille, cette heureuse étrangeté
Ma fille, cette heureuse étrangeté Crédits : CSA Images - Getty

J’aimerais vous parler aujourd’hui de l’être le plus parfait, le plus beau, le plus intelligent et le plus drôle au monde, mais aussi l’être le plus mystérieux pour moi : ma fille.

26 octobre 

Alors voilà, tout a commencé le 26 octobre 2018.
À minuit et 16 minutes, j’ai vu ma fille pour la 1ère fois de ma vie. Dès que nos regards se sont croisés, j’ai tout de suite compris qui elle était, comme si ses yeux contenaient déjà tout ce qui allait se passer, l’amour fou, l’apprentissage, les rires, l’étonnement, l’énervement, les épreuves, le bonheur. Tout était là, mais rien n’était encore fait, acquis, certain. Ce qui a donc tout de suite été là, c’est cette évidence qu’il n’y aurait plus rien d’autre qu’elle, mais alors quoi ? 

Les choses les plus simples, les plus évidentes et les plus nécessaires, sont souvent les plus difficiles à dire, à atteindre ou à comprendre. Et c’est une question que je me pose régulièrement, si ce n’est tout le temps, depuis ce 26 octobre : comment penser, évoquer, embrasser, comprendre ce qu’est ma fille ? Alors, bien sûr, c’est un être en devenir, grâce à un savant mélange d’inné et d’acquis, de prédispositions et d’éducation, elle deviendra bien ce qu’elle est. 

Mais au-delà de la problématique générale sur l’enfance et ces êtres sans paroles, quelque chose m’a toujours frappée avec elle, c’est qu’elle déjoue toujours mes a priori, jamais là où je l’attends. Il se passe cette chose surprenante, et c’est sûrement cela qui rend tout enfant exceptionnel aux yeux de ses parents, c’est qu’ils sont à la fois l’évidence même et la complexité incarnée, ils sont tout sans qu’on puisse dire quoi, ils sont nôtres sans jamais nous appartenir.
Comment comprendre cette étrangeté ? Comment comprendre que ce qui nous est le plus évident nous est aussi le plus mystérieux ? 

Inquiétante étrangeté

La théorie est classique, Freud l’a dit, même quand il a été mal traduit : l’étrangeté se loge dans les choses, les situations et les êtres les plus familiers. J’ai dit que tout avait commencé avec ma fille le 26 octobre 2018, mais si je suis honnête, ça a commencé bien avant : le jour où lors d’une échographie, ma fille que je n’avais donc pas encore rencontrée, semblait heureuse dans son liquide amniotique, suçant son pouce avec joie et force coups de pieds, quand moi, j’étais au fond d’un seau de stress. 

Ce jour-là, j’ai saisi la différence fondamentale qu’il y aurait toujours entre ma fille et moi : nous n’étions pas les mêmes. On avait beau avoir fusionné ou cohabité quelques mois, on ne serait jamais la même personne. Et je dois dire que loin de m’avoir tourmentée, cette nouvelle m’a profondément soulagée : enfin, j’étais débarrassée de cette responsabilité, j’étais libre de pouvoir stresser, à moi les heures d’anxiété et d’angoisse, à elle la joie. 

La personne terriblement étrange et étrangère de ma propre fille me libérait, mais elle aussi par la même occasion. À moi donc, les heures à jouir de mon angoisse, mais à moi aussi ces moments déconcertants face à son indépendance : ces moments où votre enfant décide de se rouler par terre, de ne pas dormir alors qu’il devrait dormir, de ne pas sourire quand on attend qu’il sourie. Ce n’est pas qu’une question d’âge et d’apprentissage, c’est aussi celle du lien à l’autre… qui ne repose sur rien de compréhensible, d’intelligible, de concevable.  

Même chez son propre enfant fait de sa propre chair, malgré les années ensemble, l’amour incommensurable, malgré le sentiment sincère de connaître parfaitement cet être, il y a toujours quelque chose qui résistera à sa compréhension, qui fera tenir à rien le lien qu’on a avec lui. 

J’ai tenté d’en parler avec des proches, peine perdue : le fait de dire que son enfant nous est une personne étrangère, scandalise la plupart sinon les dépasse.  
À défaut de comprendre sa fille ou son fils, pourquoi ne pas accepter ou, du moins, entendre cette étrangeté évidente qui existe pourtant entre une mère et son enfant ? 

La possibilité d'un lien

Voilà donc le problème : qu’est-ce qui est inacceptable dans l’idée qu’un parent et son enfant ne soient pas les mêmes, des étrangers l’un pour l’autre ? Pourquoi est-ce si surprenant, voire dérangeant, et même scandaleux, que même notre fille ou notre fils ne soient pas à notre image, à notre idée ? 

Certes, c’est paradoxal qu’un être venu de soi ne soit pas soi, mais lui. Mais quel lien établir avec lui s’il est moi ? Comment s’étonner, aimer, ou s’émerveiller s’il me ressemble ? Comment le trouver nécessaire si on ne peut pas l’éprouver ou en mesurer la distance ? C’est souvent ce que je me dis pour me rassurer, ou au moins pour tenter d’éclairer le mystère de ma fille. 

Sons diffusés :

  • Chanson d'Henri Garat, Simone est comme ça
  • Chanson de Bill Deraime, Simone
  • Chanson de Franck Nicolas, A ka Simone
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