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Michel Leiris

Michel Leiris, une philosophie qui déménage !

4 min
À retrouver dans l'émission

De L’âge d’homme à Zébrage, du jazz à son Journal, quelle philosophie du déménagement nous propose Leiris ?

Michel Leiris
Michel Leiris Crédits : AFP

Il y a quelques semaines, j’évoquais la philosophie d’Emile Zola, aujourd’hui c’est la philosophie de Michel Leiris qui m’intéresse, à l’occasion d’un ouvrage collectif paru il y a quelques mois, sous la direction de Denis Hollier et Jean Jamin, intitulé : Leiris unlimited

Et à raison, puisqu’écrivain, poète, critique d’art et ethnologue, de Paris à Dakar, de ses Biffures à Zébrage, de la corrida à Francis Bacon, Michel Leiris a traversé les terrains et transgressé les limites, entre les disciplines, les genres d’écritures et les objets en tout genre, de quoi y déceler, je cite, une « philosophie du déménagement ». 

Mais qu’est-ce qu’une telle philosophie ? A priori systématique, déterminée, logique, une philosophie peut-elle déménager, peut-elle déranger ce qu’elle est censée mettre en ordre ? 

Quand on demande à Michel Leiris (c’était Paule Chavasse, dans "A voix nue", sur France Culture en 1968) pourquoi il a écrit, il est, comme on l’a entendu, bien incapable d’y répondre… On écrit parce qu’on écrit, pourrait-on dire… alors si les choses sont en l’état, si elles occupent une place que l’on ne peut changer ou interroger, qu’est-ce qui peut être déménagé en nous ? 

Question importante, car déménager, c’est bien déranger, déplacer, c’est remettre en cause et en forme, et d’abord, des objets dans l’espace. Alors, comment l’entendre si on veut l’appliquer à quelqu’un ? Quelqu’un, un sujet, peut-il être déménagé, tel un objet ? 

Cette question est en fait d’autant plus importante que cet ouvrage est le fruit d’un colloque et d’une exposition où l’on pouvait découvrir Michel Leiris à partir de ses objets (plus de 850, peintures, sculptures, photographies…), et que celui-ci, dès L’âge d’homme en 1939 s’était pris lui-même pour objet d’étude…  Alors, en quoi consiste cette philosophie du déménagement si l’on part du principe que l’on se saisit tel un objet et que notre espace intérieur se constitue d’objets ? Comment déménage-t-elle l’homme et quoi en lui ? 

Pour être déménagé, pour cultiver une philosophie du déménagement, encore faut-il s’en donner les moyens, les objets justement. Et le jazz en est un ! Dans L’âge d’homme, il déclare ainsi que pour l’époque, le jazz était, je cite, « un signe de ralliement, un étendard orgiaque, aux couleurs du moment », comme le cite aussi Diane Turquety, dans un des articles de cet ouvrage, « Jazz en zigzag ». 

Orgiaque, dionysiaque, animale, le jazz n’était cependant pas, pour Leiris, seulement ce qui déménage, mais aussi ce qui s’écoute avec sérieux, ce qui nous plonge en nous-mêmes, et nous fait sentir, nous rappelle, un écart en soi. 

Et là apparaît cette philosophie du déménagement selon Leiris : c’est bien une philosophie qui fait littéralement bouger, qui nous déplace, mais d’abord qui nous révèle que l’on est déjà déplacé, décalé. Avec Leiris, on n’est pas déménagé tel un objet, on est en fait déjà déménagé… 

Sentir ce décalage essentiel, c’est exactement l’expérience dont nous fait part, à travers ses œuvres, Leiris, et à travers son Journal, dont on vient d’entendre un extrait lu par Jean-Louis Trintignant. En témoigne ce regard sur lui : possible à la seule condition d’être masqué ou déformé. Se regarder soi n’est possible, autrement dit, que dans une vision dérangée, bousculée, déformée, une vision déménagée donc… 

Et là est la philosophie de Leiris, sa philosophie du déménagement, que l’on retrouve dans son écriture même, dans sa manière de faire hésiter la langue, de chercher ses mots, de raturer, de produire des « biffures », comme le rappelle Nathalie Barberger dans un autre article de cet ouvrage. Et cette philosophie n’est pas qu’une écriture, elle pourrait presque être une morale : pourquoi vouloir ranger l’homme quand il s’agit encore et toujours de le bousculer ? 

Bibliographie

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Leiris unlimitedMichel LeirisCNRS éditions, 2017

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