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remise de prix lors de la cérémonie des Golden Globes (7/01/2018)

Noir, c’est noir

6 min
À retrouver dans l'émission

Pour les Golden Globes, chaque invité s’est habillé en noir, mais pour dire quoi ? De quoi le noir est-il la couleur ?

remise de prix lors de la cérémonie des Golden Globes (7/01/2018)
remise de prix lors de la cérémonie des Golden Globes (7/01/2018) Crédits : Kevork Djansezian/NBC/NBCU Photo Bank - Getty

Dimanche 7 janvier, avaient lieu les Golden Globes qui, chaque année, récompensent des productions télévisuelles et cinématographiques aux Etats-Unis. Evidemment, il fallait marquer le coup de cette nouvelle ère de l’industrie hollywoodienne débarrassée du producteur Harvey Weinstein… et pour cela, et en solidarité avec deux mouvements féministes, MeToo et Time’s up, on a pu voir (presque) tous les invités de cette cérémonie habillés en noir… 

L’idée n’est pas de revenir aujourd’hui sur le féminisme (dont j’ai parlé hier), mais de cette manière employée pour s’exprimer et utilisée comme moyen de résistance et de lutte : le vêtement. Si la méthode n’est pas nouvelle, la question se pose quand même : en quoi le vêtement, de sa forme à sa couleur, peut-il être plus qu’une parure, et donc, une parade, de la poudre aux yeux, qui plus est dans un événement aussi paillettes ? 

Si l’idée n’est pas de revenir sur le féminisme en particulier, elle n’est pas non plus ici question de se demander en quoi une philosophie du vêtement est nécessaire, essentielle. On y est, et quand on en fait une, on trouve deux voies possibles : soit on dit que le vêtement est plus profond qu’il n’y paraît, jouant sur le paradoxe de la surface et de l’apparence, soit on revendique la légèreté et la frivolité des habits dans ce monde de bruts, prenant le parti du superflu face à tous ceux qui le critiquent. Autrement dit, et en liant les deux, on va même jusqu’à dire qu’il y a une profondeur du superflu. 

Alors, que se passe-t-il ici, avec toutes ces femmes et hommes vêtues de noir ? Que se passe-t-il quand la cause se veut sérieuse et profonde, mais que le moment ne doit pas l’être, qu’il s’agit de se réunir, de se divertir ensemble et de se célébrer ? Sur ce point, le vêtement semble être le moyen parfait, le moyen adéquat à un tel écart, jouant sur le sérieux du noir, la sobriété d’une couleur portée par toutes et tous, et la frivolité d’une coupe, la légèreté d’une étoffe, le glamour d’une telle soirée… 

Et d’ailleurs, la journaliste de CBS le dit : tout le monde porte du noir, mais l’ambiance n’est pas, pour autant, à la morosité, mais à la fête. Si on tente alors, comme le faisait Roland Barthes, dans son Système de la mode, de la lire comme on lit de la littérature, si on tente de décrypter ce que disent ces vêtements noirs en les inscrivant dans un ensemble plus large de signes (ce que dit le noir par rapport à d’autres couleurs, sérieux par rapport au rose bonbon, ou ce qu’il exprime selon les discours de la mode qui en font une couleur classe, sobre et élégante), on peut dire que ce noir tranche, qu’il frappe mais sans douleur, il refroidit mais ne glace rien… 

Plus que la coupe, c’est bien la couleur qui est ici en jeu : le noir. Et l’on doit à Balenciaga d’avoir dévoilé les nuances de cette couleur qui fait bloc, tout comme l’on doit à Michel Pastoureau d’en avoir justement fait une couleur (ou à Grisélidis Réal de l’avoir dit)… Mais ce qui est intéressant avec le port de ces vêtements noirs, ce dimanche, c’est justement qu’ils ne sont pas portés pour leurs nuances, mais pour faire bloc, pour faire écran, comme une protection ou une résistance.

Ces vêtements ne sont pas portés par contraste avec d’autres couleurs (le blanc virginal ou le rouge sanglant) ou avec l’ambiance, frivole, d’une telle soirée, mais par pur contraste. Et ils sont portés par toutes et tous, uniformément, comme un uniforme, justement. A l’inverse de Barthes qui voulait dépasser l’idée que le vêtement n’est qu’une parure ou une protection, on peut donc se demander si on n’y est pas revenu dimanche. 

Car de quoi un vêtement ou une couleur pourrait-il en fait être le langage si ce n’est de lui-même ? Certains diront à propos du noir : du deuil, de la mort, comme on l’a entendu dans cette archive (avec cette description d’une robe noire adorée par Cocteau et utilisée pour son Orphée)… On pourrait ajouter de l’enfer, dans l’imaginaire collectif, mais aussi, pensant à Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon, du racisme, de la discrimination, de ce que l’on remarque sans pourtant ne jamais vraiment le regarder. Et c’est en fait moins un langage qu’une image : ce que le noir révèle ici, plus qu’il n’exprime, c’est une uniformité qui se voit, qui se montre désormais, un uniforme qui unit et fait forme. 

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