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Orwell, Camus et les autres... des succès incontestés

Orwell, Camus et les autres... des succès incontestés

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Quand le monde est bouleversé, on redécouvre des succès littéraires qui agissent comme valeur refuge : Hemingway, Orwell, ou plus récemment Camus, "La peste", avec le covid. Qu'attend-on de ces lectures ? Pourquoi déifier sans se questionner des oeuvres et des auteurs qui exhortent à la critique ?

Orwell, Camus et les autres... des succès incontestés
Orwell, Camus et les autres... des succès incontestés Crédits : Malte Mueller - Getty

À chaque crise, son succès littéraire ou philosophique.
En 2015, les attentats avaient entraîné la redécouverte d’Ernest Hemingway et de son livre Paris est une fête ; en 2016, c’est l’élection de Donald Trump qui avait vu bondir les ventes de 1984 de George Orwell et ses critiques de la novlangue ; récemment, tout naturellement, c’est La peste d’Albert Camus qui a été à l’honneur… Pourquoi se réfugier dans les classiques quand tout est bouleversé ?

Le stoïcisme au top

Ce week-end, un article du Monde dévoilait l’engouement depuis une dizaine d’années des Américains pour le stoïcisme. Les pensées pour moi-même de Marc Aurèle, mais aussi le Manuel d’Epictète ou les Lettres à Lucilius de Sénèque, des siècles après, le succès serait encore au rendez-vous pour les penseurs antiques. 

Je suis toujours friande de ce genre d’informations, la rencontre de l’actualité avec la littérature, ou la philosophie, devenues intemporelles, a toujours quelque chose d’émouvant et de curieux : que veut-on trouver dans un texte classique ? pourquoi vouloir éclairer le présent avec des pensées écrites il y a des siècles ? pourquoi tel écrit et pas un autre ? 

Toutefois, je mentirais si je ne disais pas qu’il y avait aussi chez moi une forme de perplexité face à ces phénomènes de librairie : mais que pense-t-on trouver comme recette dans un livre pour aller mieux ? Et de préciser, qu’à la perplexité se mêle, c’est vrai, une forme de snobisme, une haute idée de la discipline, une crainte de l’instrumentalisation…

Mais si je suis honnête, je ne crois pas que les livres soient sacrés, la philosophie encore moins, et par-là même réservée seulement aux spécialistes. Tant mieux si elle est lue, peu importent les motivations, la méthode ou le but… pourtant, quelque chose, malgré tout, me pose un problème dans cette démarche : mais alors quoi ?

L'autorité des classiques

Y aurait-il chez moi une forme de soupçon quant à ce genre de textes, leur possible incompréhension ou leur potentielle dénaturation, ou une forme de méfiance à l’égard de leurs nouveaux lecteurs, d’une posture susceptible ou d’une intention intéressée ? Pourquoi suis-je si sceptique sur la rencontre entre ces deux mondes, entre ces textes d’autrefois et les lecteurs d’aujourd’hui ? Voilà la question que je me pose systématiquement face au succès renouvelé d’un Orwell, d’un Camus ou d’un Sénèque. 

Au fond, cette question concerne notre rapport aux textes et à la lecture : que doit-on attendre d’un livre, si tant est qu’on doive en “attendre” quelque chose ?
Les théories de la lecture sont multiples : on parle d’un pacte entre l’oeuvre et le lecteur, d’une suspension consentie de l’incrédulité notamment pour la fiction, de l’oeuvre qui dépasse son auteur, d’une machine à interpréter… mais malgré cela, quand on voit le succès de textes classiques, validés par les années et les universités, je ne peux pas m’empêcher d’être étonnée par la valeur qu’on accorde à certains livres. 

Le livre, enfin le classique des bibliothèques, serait le nec plus ultra, une ressource incontournable, une valeur refuge, quelque chose d’incontestable. Un Dieu. Voilà ce qui me dérange dans ces succès de grands noms lettrés, on ne les interroge jamais. Ils détiendraient  un secret, une autorité, et accoler le nom de Sénèque, Nietzsche ou de Camus à n’importe quelle analyse suffirait à la rendre valable… Mais par quel paradoxe ces penseurs et leurs livres destinés à nous faire réfléchir, auraient-ils produit l’inverse ? 

L'inverse de la réflexion

Face aux succès des classiques de la philosophie ou de la littérature, on peut s’enthousiasmer ou douter, invoquer l’acuité intemporelle d’une pensée ou s’agacer face à leur démocratisation au gré des crises, peu importe. 

Mais pourquoi, quand même, en est-on venu à accepter des textes, à les louer, à les déifier, alors qu’ils contiennent en eux quelque chose de profondément dérangeant, alors qu’ils poussent à s’interroger sur ce qu’on accepte trop facilement, alors qu’ils exhortent à critiquer ce en quoi nous croyons bêtement ou les mouvements de foule que nous suivons ? 

En lisant Marc Aurèle, j’ai du mal à trouver ça évident comme pensée, à me dire : ah oui, c’est vrai, c’est moi le problème et pas le monde. Même chose pour Paris est une fête, je n’ai jamais rencontré le Paris dont Hemingway me parle… 

Voilà ce qui m’étonne, me dérange, me déplaît dans ces succès de classiques : on les croit sur parole ! Ce n’est pas que je les sacralise, c’est qu’on les sacralise… Eux aussi, mettons les à l’épreuve !

Sons diffusés :

  • vidéo Youtube, "Stoïcisme : les bases en 3 minutes" du 3 mai 2018 par Gianni Bergandi
  • archive INA sur le livre de poche, 21/09/1964
  • Chanson de Jean Ferrat, La femme est l'avenir de l'homme
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