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Passion lessive

Passion lessive

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Loin d'être une expérience philosophique, pour Géraldine Mosna-Savoye, le confinement est une expérience domestique, prise par la frénésie du ménage, mais surtout de la lessive, qui a pris pour elle une forme d'évasion... Pourquoi une telle libération avec un tel cliché ?

Passion lessive
Passion lessive Crédits : CSA images - Getty

Je ne sais pas vous, mais moi, quand j’entends le mot "déconfinement", je pense surtout à "déconfiture" puis à "confiture" puis à "taches" et enfin à "nettoyer". Loin de ceux qui voient ainsi dans cette période inédite une sorte d’expérience philosophique, celle où les affirmations tombent et les doutes dominent, une expérience, donc, de scepticisme, j’y vois plutôt une expérience domestique où tout ce qui tache doit être ciblé et éliminé.
Ranger, laver, savonner remplissent mes journées, et c’est tout naturellement qu’entre fatalité et lassitude, mon goût à la propreté est devenu immodéré. D’où ma question : que peut apporter la propreté, sinon de la propreté ? 

Frénésie du linge propre

Je n’ai jamais eu de problèmes particuliers avec le ménage : je le faisais sans y penser, ni trop ni pas assez. Maniaque du rangement, les ménagères avaient en revanche à peu près échappé au champ de la manie. Tout a pourtant dérapé pendant ce confinement où confrontée chaque jour, chaque heure, à déballer des jouets, des assiettes, des couches, des tasses, ou autre, puis à les ranger, j’ai été prise d’une frénésie sur une tâche spécifique : la lessive.

Quand j’y pense, c’est assez frappant que ce soit la lessive qui ait eu toutes mes faveurs, car c’est peut-être ce qui, dans mon foyer, a été le moins touché par le confinement : je ne m’habille pas plus qu’avant et je ne passe pas plus de temps dans mon lit. C’est pourtant le fait de trier le linge, d’organiser des temps de lavage, de trouver les meilleurs moments de la journée pour l’étendre, et même de plier, qui m’a le plus passionnée.
Retrouver le linge propre, frais, blanc, immaculé, m’a procuré une rare sensation de bonheur.
J’avais en tête ces films où le linge est étendu en pleine campagne verte et où le soleil le chauffe en quelques instants. Bizarrement, faire une lessive a été une forme d’évasion, alors qu’il n’y a rien de plus domestique, genré et stéréotypé que cette activité. Pourquoi une telle libération avec un tel cliché ? Comment s’acharner à la propreté peut-il provoquer une telle sensation de liberté ?

L'effet de la propreté

Quand on regarde les publicités pour la lessive, rien de plus cliché. Même Roland Barthes, à la fin des années 50, en a fait une mythologie, analysant en quelques paragraphes cette manière de laisser penser que les capsules de détergents ont une puissance saine ou la faculté de donner de la profondeur aux surfaces du linge. 

En pleine crise sanitaire, je me dis que c’est peut-être ce pouvoir décontaminant de la lessive qui m’a plu, et qu’en plein confinement, c’est peut-être cette capacité à rendre profond l’immuable quotidien qui m’a frappée…
Mais quand même, la propreté, je crois, est plus qu’une simple question d’effet, d’impression : ce n’est pas qu’un effet sain ou profond que le linge frais et blanc provoque… Mais alors quoi ? Que provoque, que permet la propreté, soit l’absence de saleté, de salissures, de déchets ? Certains y voient une forme de toute-puissance : laver, c’est reprendre la main, littéralement, sur ce qui a débordé, ce qui nous a échappé, c’est purifier la souillure. Mais qu’en est-il pour la lessive où l’essentiel est fait par une machine ? Est-ce la blancheur, en tout cas l’absence de taches, qui dessine un espace net, un espace clair et dégagé qui permet de mieux penser ? Ou est-ce la fraîcheur qui permet de mieux respirer ?

Passion sans flammes

Ma passion lessive m’a mise en fait devant ce paradoxe : la passion pour ce qui est précisément sans objet, sans enjeu, sans relief… Plus, la passion pour ce qui consiste à éliminer tout objet, tout enjeu, tout relief, pour rendre l’ensemble neutre. On pourra me dire que la propreté est une question d’éducation, une nécessité pour bien vivre…
Mais il faut le dire : se passionner pour ça, c’est quand même se passionner pour… rien, pour ce qui consiste à créer du rien, de l’absence, de la pure et simple netteté. 

Evidemment, je suis sensible à la dimension cosmétique de la pureté, mais une passion sans objet est-elle encore une passion ? C’est là, je crois, le problème de la propreté, ou peut-être son grand pouvoir, notamment en cette période troublée : c’est une passion dépassionnée.
Qui l’eût cru : la propreté ne nettoie pas seulement les surfaces ou le linge, elle lave aussi le cœur. Elle lessive. 

Sons diffusés :

  • Chanson d'Edith Piaf, Je ne veux plus laver la vaisselle
  • Publicité Vizir
  • Musique pour la publicité Catox "Poudre à laver Catox"
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