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Une philosophie des règles est-elle possible ?

Philosophie des règles

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Si les mots ne manquent pas pour décrire le flux menstruel féminin, les concepts, oui. Comment s’exprimer philosophiquement sur le sujet ?

Une philosophie des règles est-elle possible ?
Une philosophie des règles est-elle possible ? Crédits : Ashley Armitage / Refinery29 for Getty Images - Getty

Une philosophie des règles est-elle possible ?
Quand je parle de "règles", entendons-nous, je parle bien des menstruations, des menstrues, des ours, des anglais qui débarquent, ou encore, des ragnagnas.
Les mots ne manquent pas pour décrire ce fluide sanglant qui s’écoule naturellement entre les jambes des femmes, chaque mois sur plusieurs jours, de manière plus ou moins abondante et douloureuse, entre la puberté et la ménopause.
Les mots ne manquent pas, mais les concepts, peut-être... Car si je pose la question de la possibilité de faire une philosophie des règles, c’est qu’a été réédité l’excellent livre d’Elise Thiébaut, Ceci est mon sang : petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font.
Si une telle petite histoire est possible, une petite philosophie devrait l’être tout autant… Mais est-ce si sûr ? Les philosophes ont-ils une position claire voire une position tout court sur le sujet ?

Les enjeux des règles

Depuis quelques années, on a vu fleurir nombre d’interventions sur les règles. Mobilisation, performances et festivals ("Sang rancune"), prévention et pédagogie sur l’endométriose et la "précarité menstruelle", alerte sur la composition toxique des protections périodiques, ou encore podcasts et documentaires, l’opinion publique a vu et fait apparaître les règles comme un véritable enjeu de société, et à multiples dimensions :

  • il y a d’abord la dimension mythologique des règles : subies mais très peu nommées, naturelles mais cachées, processus de purification mais considérées comme impures, les règles sont un tabou qu’il s’agit désormais de dévoiler ;
  • il y a ensuite la dimension scientifique : si tout le monde sait que les femmes ont leurs règles, ce qu’elles sont et d’où elles viennent, le mystère persiste sur le "pourquoi" de leur existence et leur part de douleurs insupportables (c’est le cas de l’endométriose encore trop peu diagnostiquée et prise en charge) ;
  • et il y a bien sûr la dimension politique des règles : parce que l’ignorance et l’imagination ont occupé l’espace sur le sujet, on en a fait un argument pour justifier une inégalité de droit entre les sexes. Pensez à ces sautes d’humeur ou douleurs qui rendraient irrationnelles et inaptes les femmes quelques jours par mois, c’est le fameux syndrome prémenstruel que Dolly Parton a elle-même chanté…

Un sang paradoxal

De tous ces points, il faut le dire, découle naturellement la dimension féministe des règles aujourd’hui. Et de tous ces points, pourrait découler naturellement une philosophie des règles, une philosophie qui s’étonne de cette naturalité pourtant cachée des menstruations, de cet écart entre le fait banal d’avoir ses règles et le fait d’en construire toute une mythologie, qui s’étonne aussi d’une normalité qui est discriminante, qui s’étonne, enfin, que le terme de "règles" (venant de régulation mensuelle) soit le synonyme d’une dérégulation sociale et politique.

Nature / culture, normalité / monstruosité, banalité / extraordinaire, évidence / dissimulation, les règles se trouvent au croisement d’une foule de paradoxes. Mais on pourrait aussi parler de ce sang des règles. Déjà peu interrogé en philosophie, il l’est encore moins quand il s’agit de règles. Quel est ce sang qui n’est pas celui qui circule dans le corps de n’importe quel être être humain ? Pourquoi ne circule-t-il pas mais s’expulse-t-il ? Pourquoi fait-il mal ? Pourquoi a-t-il d’emblée un sens politique et pourquoi dégoûte-t-il ?

On pourrait alors s’étonner non pas des règles ou du sang, mais du fait qu’il semble impossible de le concevoir pour lui-même. Plotin dans ses Ennéades (qui l’associe à la laideur), Rousseau dans Emile (qui en fait la condition d’impossibilité politique des femmes) et même Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe (parlant de l'odeur des règles comme rappelant celle des violettes fanées) ont d’emblée projeté sur elles toute une construction.
Le sang des règles est-il ainsi impossible à approcher en tant que tel ? Voilà une philosophie possible : celle qui s’étonne du manque d’étonnement des penseurs sur le sujet.

Sons diffusés :

  • Bande annonce du documentaire 28 jours de d'Angèle Marrey, Justine Courtot et Myriam Attia (diffusé sur Arte en octobre 2018)
  • Dolly Parton, PMS Blues
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