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Enregistrement "Madame Bovary". Aurélie Nuzillard (Emma) et Claude Niort (Preneur de son)

Philosophie du son

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Daniel Deshays fait paraître "Sous l’avidité de mon oreille", de quoi apprendre à écouter.

Enregistrement "Madame Bovary". Aurélie Nuzillard (Emma) et Claude Niort (Preneur de son)
Enregistrement "Madame Bovary". Aurélie Nuzillard (Emma) et Claude Niort (Preneur de son) Crédits : @Benoît Faivre - Radio France

En philosophie de la musique, on s’intéresse plus aux mélodies ou aux dissonances qu’au son. Et pourtant, si nous sommes capables d’entendre, si nous pouvons même nous plaindre de trop entendre, du bruit et de la pollution sonore, sommes-nous pour autant capables d’écouter ? 

C’est le paradoxe que développe Daniel Deshays, preneur de son, concepteur sonore au théâtre et au cinéma et chercheur, que vous aviez reçu, Adèle, pour une émission sur l’univers sonore de Jacques Tati. 

Dans son livre, vraiment passionnant, Sous l’avidité de mon oreille, il revient sur ses 40 années passées dans le monde du son, et nous pose cette question : comment, non plus se protéger de tout ce que l’on entend, mais comment écouter à tous les sons ? 

Pour raconter sa “préférence pour le son” (commencée avec ce “Poème électronique” d’Edgar Varèse), voici ce qu’en dit Daniel Deshays : “Rien pour me souvenir de ce qui un jour me fit préférer le son à la lumière. Quelles sont donc ces attractions qui éveillèrent mon oreille ? Qu’y ai-je cherché ? le vivant en train de vivre ? saisir, sous une diversité d’indices, l’existence des autres ? Ai-je tenté d’établir des liens timides avec ce qui remuait alentour ? Ecouter, n’est-ce pas déjà être pris dans la relation ? Liens discrets, liens distants ; comment atteindre une écoute qui enfin nous engage ? L’écoute ne serait-elle pas déjà l’engagement total ?”

Faire une philosophie du son n’est pas la même chose que faire une philosophie de la musique : si la musique présuppose une certaine disposition et attention de notre part, comment faire face à tous les sons qui sont là malgré nous ? Le son est précisément entre l’art, ce qui est travaillé en vue du beau, et ce qui nous entoure, malgré nous, beau ou pas. Il suppose à la fois l’attention et la passivité, l’écoute et l’entente. Il suppose aussi de savoir faire la différence entre ce qui “éveille l’oreille” et “ce qui remue alentour”... Comment faire avec ce qui n’est ni du bruit ni de la musique, mais du son, pur et simple, qu’il s’agisse d’une porte qui se ferme, de pas dans la rue, d’une voix qui porte ou de corps en mouvements ? 

Entre passivité et activité, le son nécessite ainsi une attention paradoxale. C’est ce dont témoigne Daniel Deshays, à partir de son expérience dans le cinéma (notamment les films qu’il a faits aux côtés de Philippe Garrel, tel “La naissance d’un amour”). 

Le son, au cinéma, nous raconte-t-il, doit à la fois accompagner les mouvements des personnages, le récit, et restituer une ambiance, mais il ne doit ni surligner ni s’absenter ce que l’on a déjà sous les yeux. Marquer le temps sans l’interrompre, tel est le dilemme d’un preneur de son, et du son en général. 

Et le meilleur moyen d’en prendre conscience est ce terme d’“image sonore” : si tout son émis se développe dans un espace, quelle place donner au son ? Comment le situer, visuellement, dans cet espace ? Et comment le travailler dans sa matière, le manipuler, jouer de sa plasticité ? Comment l’accorder au format de nos images ? 

Daniel Deshays n’évoque pas que la mise en scène du son ou sa scénographie, mais aussi son travail dans l’industrie discographique. Et voici ce qu’il remarque : que le son est travaillé, bien sûr, mais qu’il n’est pas mis en scène, il ne fait pas l’objet d’une architecture… sauf à le faire tendre vers l’art, comme il a pu le faire avec le saxophoniste Lol Coxhill, ici avec le titre “Little froggies”...

Le son ne doit pas être seulement pris comme une matière pleine et complète, mais aussi avec ses incomplétudes. Car pour prêter attention au son, il faut qu’il se distingue, qu’il se nuance, qu’il soit fait de silences… de la même manière qu’une phrase doit être ponctuée, faite de respirations et d’arrêts, pour être lue. Et l’on passe ainsi de l’image sonore à l’écriture sonore. 

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