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Donald Trump lors de son voyage en Chine (09/11/2017)

Pour une philosophie de la frustration

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À retrouver dans l'émission

Un an que Donald Trump a été élu, un an que certains américains sont frustrés… mais comment penser la frustration ?

Donald Trump lors de son voyage en Chine (09/11/2017)
Donald Trump lors de son voyage en Chine (09/11/2017) Crédits : JUN YASUKAWA / YOMIURI / THE YOMIURI SHIMBUN - AFP

Mercredi, le 8 novembre, c’était les 1 an de l’élection de Donald Trump, et cet anniversaire, comme on le sait, n’a rien eu d’une fête pour beaucoup d’américains qui, pour l’occasion, ont manifesté leur mécontentement à l’égard de leur président… 

Dans un article paru sur le site de France Info en début de semaine, un citoyen américain témoignait ainsi, je cite, d’une “frustration” collective, et c’est ce terme qui a retenu toute mon attention. 

Oui, si on entend un peu partout ce mot de “frustration”, si beaucoup se plaignent d’être frustrés, au travail, chez eux, au lit notamment (on parle bien de “frustration sexuelle”), quel sens politique lui donner ? Et surtout, comment comprendre que ce qui désigne le manque, la privation d’un bien qui nous revient (c’est la définition du Larousse), n’ait rien de l’abattement, mais s’exprime abondamment et prenne une forme positive ? 

Quand Ella Fitzgerald chante qu’elle est frustrée, dans « Imagine my frustration », ce n’est pas pour des raisons politiques, pour sa part, mais pour des raisons qui ne tiennent qu’à elle : ne pas avoir été invité à danser, et voir les autres couples profiter de ce moment… Ce qui la frustre, c’est de se comparer aux autres et de ne pas avoir la même chose que les autres. En cela, la frustration se rapproche de la jalousie, de l’envie, ou encore de l’amour-propre que l’on trouve chez Rousseau, et c’est sûrement la forme de frustration que nous connaissons le mieux. 

Mais qu’en est-il quand on partage la même frustration que les autres, quand tout un ensemble de personnes ont une frustration commune, une frustration collective, pour reprendre le témoignage de cet américain mécontent de la politique de Trump ? D’autres témoignages parlaient, il faut le dire, plutôt de déception ou de colère. Et la frustration en est proche... mais elle n’est pas aussi passive ou triste que la déception, et elle n’est pas  aussi explosive et extériorisée que la colère. 

En fait, elle est précisément entre les deux : la frustration, c’est une émotion qui, certes, peut bien prendre une forme colérique et s’enraciner dans la déception qu’on a à ne pas être satisfait, mais la frustration est beaucoup plus spécifique que ça. Elle exprime bien, elle est même le registre le plus adéquat, le plus courant, pour dire tout le manque, le creux essentiel qui se crée en nous et qui ne renonce pas à se dire et qui ne renonce pas non plus à agir.  

Voici, en politique, un autre témoignage de frustration : celui d’Adrien Quatennens, jeune député de 27 ans de la France Insoumise, qui est venu à s’engager par frustration. De quoi prouver toute la portée positive, productive, féconde de celle-ci, cette émotion, mais aussi ce langage qui peut tourner en rond, et sur soi, mais peut aussi donner le coup d’envoi à une suite d’actions. En cela, on pourrait aussi la rapprocher du désir qui ne vit que de son manque, ou du besoin qui n’existe que par son absence… 

Mais là encore, la frustration est autre chose. Dans L’avenir d’une illusion, Freud la définit ainsi : c’est, je cite, « le fait qu’une pulsion ne peut pas être satisfaite”, dit comme ça, rien qui ne nous avance vraiment, mais il en fait le fondement des relations sociales, ce contre quoi elles ont à se battre. La frustration, négation pure, contiendrait donc en elle de quoi fonder tout un champ social. 

Mais alors, comment ? Peut-on se satisfaire, n’être pas frustré justement de faire d’abord d’une société le lieu d’un manque fondateur et d’une frustration perpétuée ? Pour le coup, ce n’est pas seulement à Freud que l’on pourrait faire appel, mais aussi à Claude Lefort. Inachèvement et indétermination démocratiques sont les maîtres mots de son oeuvre. Mais aussi “invention démocratique”, qui est le titre d’un recueil de ses articles. De quoi souligner cette absence de forme, ce manque qui s’exprime et ne renonce pas, cette frustration essentielle en politique comme seule marque de sa vitalité. 

Colloque international consacré à Claude Lefort à l’Université Libre de Bruxelles en ce moment même, “Why Lefort matters”, avec les participations de Pierre Rosanvallon, Pierre Manent, Etienne Tassin et Justine Lacroix qui organise le colloque 

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