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Gilets Jaunes à Marseille, janvier 2019

Pour une philosophie des "gilets jaunes"

5 min
À retrouver dans l'émission

À peine 3 mois depuis le 1er acte des "gilets jaunes", déjà une quinzaine d'ouvrages questionnent le mouvement : textes engagés, récits singuliers dessinant une histoire collective et tentatives d’explication par des journalistes ou penseurs, l'occasion d'esquisser une philosophie "gilets jaunes" ?

Gilets Jaunes à Marseille, janvier 2019
Gilets Jaunes à Marseille, janvier 2019 Crédits : Christophe Simon - AFP

C’est ce 3ème type de parution qui m’intéresse aujourd'hui, notamment deux recueils d’articles d’historiens, sociologues, économistes et de philosophes : Le fond de l’air est jaune : comprendre une révolte inédite paru au Seuil, et "Gilets jaunes" : hypothèses sur un mouvement, que l’on trouve aux éditions La Découverte.

Un mouvement indéfini

Des voix, des actions et des corps, c’est ce que vous avez pu voir et entendre depuis trois mois à propos des "gilets jaunes", mais quel mouvement constituent-ils ?
Pour faire ce qui serait alors une philosophie des "gilets jaunes", trois questions peuvent être posées, à mon sens : qui sont-ils, que font-ils, mais tout d’abord, que sont-ils ? 

Sur cette question, ce qui est justement frappant à la lecture de ces deux ouvrages collectifs, c’est que chaque intervenant tente de saisir ce que sont les "gilets jaunes" : s’agit-il d’une révolution, d’une jacquerie ou d’une sédition ? Comment se déploie ce mouvement ? En quoi les "gilets jaunes" constituent-ils un événement, soudain ou latent, entre quel passé et pour quel futur ? 

Comme si expliquer était impossible dans ce cas-là, ou insuffisant (on pourra lister les facteurs de mobilisation, on ne pourra pas dire pourquoi il y a eu les "gilets jaunes" plutôt que rien), l’idée est donc bien d’en décrire le mouvement pur. Non pas qui compose ce mouvement et de quoi est-il fait en termes d’actions et de revendications, mais la forme qu’il prend dans le temps et l’espace. 

Mais tout le problème est là : ce mouvement semble échapper aux catégories déjà connues de mobilisation, mais surtout, parce qu’il est un mouvement, il est par définition, insaisissable, il bouge. À l’image des ronds-points occupés (dont le géographe Michel Lussault fait une mythologie), il ne cesse de circuler, intermittent mais toujours et encore actif, sans destination précise. 

Le gilet ou l’identification sans l’identité

La deuxième question à poser à propos des "gilets jaunes" est : qui sont-ils ? Le philosophe Etienne Balibar pose justement la question dans un texte intitulé Le sens du face-à-face : partant du discours du 10 décembre d’Emmanuel Macron aux Françaises et Français, il tente de savoir à qui le Président s’est adressé. 

Travailleurs, territoires, citoyens, communautés, la liste pourrait être longue de ceux et celles qui ont pris la parole et les ronds-points pour signifier leur ras-le-bol. Présents à différentes échelles, dans différents lieux, depuis plusieurs années et dans différents champs sociaux, irréductibles à des zones localisables (comme la France périurbaine, la banlieue ou les zones rurales ou les villes) : "gilets jaunes" ont une identité insaisissable, tout comme leur mouvement.  

C’est qu’il faut s’arrêter alors sur le nom même de “gilets jaunes”, sur ce qui, précisément, identifie ce mouvement, à savoir le port d’un gilet jaune. Aussi appelé “gilet de haute visibilité”, ce gilet a d’abord un usage préventif, destiné à se signaler et à se protéger quand on occupe une zone de circulation dangereuse. 

Si on butait sur la qualification du mouvement des "gilets jaunes", ce qui est intéressant ici, c’est que le gilet jaune sert moins aussi à qualifier, à dire qui l’on est, qu’à prévenir de sa présence, qu’à se rendre présent. Le gilet jaune, c’est ainsi l’identification sans l’identité, c’est le corps sans le visage, c’est la présence sans le nom. 

Etre présents / être là 

Etre présents et visibles, est-ce faire quelque chose ? C’est la troisième question que l’on peut se poser à propos des "gilets jaunes". Non seulement qui sont-ils et que sont-ils, mais que font-ils ? C’est tout l’enjeu de la structure, du passage du mouvement erratique à l’organisation serrée et sous une forme politique. 

Impossible passage, mouvement avorté ou récupération politique… Sur cette question, il faut lire l’échange sous forme de mails entre les philosophes Tristan Garcia et Francis Wolff, dont cette forme nous indique que la réflexion, si elle tente de coller au temps de l’actualité, reste dans l’attente, dans le balbutiement, dans le questionnement. Tout comme s’amorce l’action, s’amorce la pensée, et il s’agit pour l’instant de faire, sans transitif, d’être là. 

Sons diffusés :

  • Reportage LCI sur les "gilets jaunes" (15/12/2018)
  • Discours d’Emmanuel Macron du 10 décembre 2018
  • Interview de Pierre Rosanvallon (France Inter, Le 7/9, 25 janvier 2019)
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