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Pourquoi la flexibilité est-elle crispante ?

Pourquoi la flexibilité est-elle crispante ?

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Dans ce contexte de la crise du covid, Géraldine Mosna-Savoye, confrontée à l'organisation entre télétravail et enfant, a vu s'imposer à elle la question de la flexibilité... Mais cette notion l’a interpellée bien au-delà de ça : pourquoi devrions-nous être flexible à tout prix ?

Pourquoi la flexibilité est-elle crispante ?
Pourquoi la flexibilité est-elle crispante ? Crédits : Flashpop - Getty

J’aimerais parler aujourd’hui d’un terme qu’on entend un peu tout le temps, à toutes les sauces, à propos de tout et n’importe quoi : la flexibilité.
Flexibilité du travail, de l’éducation, du marché, ce mot devenu un mantra, j’ai eu moi-même l’occasion de le répéter, et de me le répéter, à tout-va pendant le confinement. Sois flexible, adapte-toi… réponds à un mail et change une couche. Mets un masque et souris. Sois patiente mais fais les choses plus rapidement.
Pourquoi la flexibilité est-elle devenue la chose la plus crispante qui soit ? 

Pas facile d'être flexible

Rien de plus désirable, a priori, que la flexibilité. Quand on se penche sur les différentes définitions du mot, qu’il s’agisse de psychologie, d’économie ou de physique, elle semble cette souplesse à toute épreuve : c’est le grand écart de la vie, la sortie perpétuelle de la zone de confort, l’aisance dont rêve l’adolescent maladroit ou l’entreprise qui veut diversifier ses activités. La flexibilité ou la facilité incarnée, partout, tout le temps, en toutes circonstances.
Pourtant, rien de moins facile qu’elle. On a beau vouloir être flexible, la flexibilité, elle, n’est pas donnée. Il faudrait être flexible, mais comment ? C’est toute la question… et tout le problème.
Toutefois, le problème de la flexibilité n’est pas que dans ce “comment”, dans cette idée paradoxale d’une souplesse dure à acquérir, dans cette facilité difficile à atteindre, mais aussi dans cette idée qu’elle serait normale, la chose à vouloir, la chose à faire, l’état dans lequel être.
Mais pourquoi ? Pourquoi serait-il au fond désirable d’être souple tout le temps ? Pourquoi serait-il normal d’être à l’aise partout ? 

À quoi bon ?

Récemment, deux livres, sans en faire leur objet central, critiquent cette idée de flexibilité brandie par le néo-libéralisme et le management capitaliste : la philosophe Barbara Stiegler avec son essai Il faut s’adapter : sur un nouvel impératif politique(éditions Gallimard) et l’historien Johann Chapoutot avec son ouvrage, Libres d’obéir : le management du nazisme à aujourd’hui(éditions Gallimard).

En creux, les deux se demandent : pourquoi la flexibilité, cette capacité pas ordinaire, serait-elle devenue la norme aujourd’hui ? Et à plus de deux mois confinée, je me pose la même : pourquoi serais-je flexible à tout prix ? Pourquoi serait-il acceptable de pouvoir tout faire en même temps ? Et même en dehors du travail, de l’éducation, d’ailleurs, pourquoi cette qualité serait-elle bonne en tant que telle ?

Certes, c’est bien dans un certain contexte politique et sanitaire, celui d’une crise pandémique, et c’est bien confrontée à l’exigence d’assurer une organisation entre télétravail et enfants, que cette question s’est imposée pour moi, mais je dois dire qu’en y réfléchissant, la flexibilité m’a interpellée bien au-delà de ça.
Car, en demandant “pourquoi être flexible”, je me suis autant demandé dans quel but, pour qui ou pour avoir quoi de plus, que : à quoi bon…? En quoi est-ce bien d’être souple, adaptable, facile, malléable ? Le paradoxe de la flexibilité est qu’on ne cesse de vanter sa qualité alors qu’elle condense, quand même, la mollesse, l’idée de fléchir, c’est-à-dire de perdre en force, et le fait, en plus, d’être d’accord avec tout ça.
Etre flexible, c’est être d’accord non seulement avec l’idée de se soumettre volontairement, mais aussi de se fondre activement dans le décor, avec le fait d’être une sorte d’éponge consciente. Comment être d’accord avec ça ? 

Pour un éloge du malaise et de l'inconfort

Ce qui me frappe avec les éloges de la flexibilité, c’est qu’elles n’en font pas de même avec la mollesse, l’indétermination, la soumission ou le conformisme. Et ce qui me frappe d’autant plus, c’est qu’on ne trouve jamais, à l’inverse, d’éloges de la crispation, de la maladresse ou du malaise.   

Pourtant, il n’y a parfois rien de plus touchant que ce sentiment de malaise, que cette sensation d’inconfort, que ce moment où on n’y arrive pas, où on ne veut pas faire avec, où on ne veut pas faire face, où on refuse de s’adapter et de sortir de cette insupportable “zone de confort”.

Je ne vante pas les mérites du malaise ou de l’inconfort en tant que tels, mais dans ces formes de crispation, se révèle, je crois, une chose importante : l’attachement que l’on a tous pour des principes, des manières d’être, des usages, des goûts, et la résistance que l’on éprouve à ne jamais les faire flancher. 

Sons diffusés :

  • Chaîne Youtube Super-pouvoirs pour tous, 10 astuces pour être plus flexible d'esprit, 2016
  • Extrait du film Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet, 1974
  • Chanson du groupe Les douceurs, Flexible
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