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Quand c'est le 11 mai et que tu n'es toujours pas déconfiné.e

Quand c'est le 11 mai et que tu n'es toujours pas déconfiné.e

5 min
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Nous y sommes : c'est le lundi 11 mai. Mais ce jour ne sonne pas la fin du déconfinement pour tout le monde, pas pour Géraldine Mosna-Savoye en tout cas, qui fait partie de l’histoire sans pourtant y prendre part. Comment faire quand on a ce sentiment de ne pas en être ?

Quand c'est le 11 mai et que tu n'es toujours pas déconfiné.e
Quand c'est le 11 mai et que tu n'es toujours pas déconfiné.e Crédits : Bortonia - Getty

Ça y est, nous y voilà ! Nous sommes le lundi 11 mai, ce lundi tant attendu où je pensais enfin vivre le déconfinement, où je pensais qu’il se passerait, enfin, quelque chose… mais où, en fait, il faut le dire : rien ne se passe. Toujours coincée chez moi, en télétravail, et sans crèche, ce semblant de déconfinement me rappelle ce sentiment assez fascinant de ne pas en être… 

Le paradoxe du moment historique

Comme tous ces Françaises et Français, j’ai accueilli la nouvelle du déconfinement comme un évènement. Avec toutes les ambiguïtés que comporte un évènement : à la fois impatiente de voir ce que ça donne, de découvrir la suite, et pétrifiée que ce soit déjà la fin, pétrifiée à l’idée de quitter cette vie confinée pas très confortable mais à laquelle je m’étais faite tant bien que mal.

Toutefois, jamais je n’aurais pensé que cet état de sentiments mêlés, cet entre-deux entre l’ancien et le nouveau, ne soit prolongé à ce point-là… jamais je n’aurais pensé vivre aussi intensément, de manière démultipliée et décomposée, ce moment précis où le monde est censé basculer mais n’y est pas encore, ce moment où l’on sait que quelque chose va se passer mais sans y être encore.

Et je dois le dire, ce moment a quelque chose d’inédit, il est fascinant à vivre : je dirais qu’il est plus que de l’attente car on s’y prépare, on se questionne, on anticipe, mais qu’il est moins que de l’entraînement, qu’une répétition avant la grande première, car, très concrètement, on n’a pas grand-chose à faire. On est à la fois actif et passif, attentif et désintéressé, impatient et au ralenti, sujet responsable et objet de décisions qui nous dépassent.

Au fond, ce moment inédit qui ne cesse de se prolonger dans mon cas, me fait vivre ce paradoxe que je n’avais lu que dans les théories philosophiques sur l’histoire : le fait de vivre un moment historique sans pour autant en prendre activement conscience, sans y jouer un rôle ni l’embrasser pleinement. Autrement dit, le fait de faire partie de l’histoire sans y prendre pourtant part. Comment faire quand on a ce sentiment de ne pas en être ? 

FOMO

Cet entre-deux, cet avant-événement, ce seuil historique, m’a rappelé ce que chacun et chacune a pu déjà vivre au moins une fois dans sa vie mais à propos d’évènements beaucoup plus dérisoires : le sentiment de ne pas en être. Qu’il s’agisse d’une fête, d’une promotion, d’une rencontre, on a tous déjà connu cette impression d’être en train de manquer quelque chose.   

Les anglo-saxons ont un mot pour ça : le “FOMO” soit la peur de rater quelque chose (Fear Of Missing Out), c’est la peur de rater une occasion d’interagir socialement, de louper la fête de l’année, de devenir l’exclu, celui qui n’était pas là et ne pourra plus saisir les subtilités qui lient désormais un groupe mais qu’il n’a pas vécues.
Mais est-ce vraiment de peur dont il s’agit aujourd’hui ? D’une peur de rater cet évènement politique et social du déconfinement ?
Je ne crois pas : si j’y pense bien, il n’y a ni peur ni, à l’inverse, joie ou réconfort de manquer quelque chose, je ne ressens ni de la jalousie ni du plaisir à être dans cet entre-deux, mais alors qu’y a-t-il ? Quel nom donner à ce sentiment de l’instant qui se prolonge, de l’évènement qui n’arrive pas, à cet entre-deux qui ne se tranche pas, qui ne se décide pas ? 

Le ratage de rater quelque chose

Ces derniers jours, je repense souvent à cet exemple de fêtes ou de soirées manquées. Certains ont peur de les rater, d’autres s’en réjouissent… mais qu’en est-il sur le moment ? Qu’en est-il de ce moment où vous savez, vous pouvez encore aller à cette soirée, passer du bon temps, mais où vous avez la flemme, où l’appel de votre canapé est plus fort que celui de vos amis ?   

Ce moment où tout est encore possible, où vous pouvez encore en être sans en être ? Ce moment où vous avez encore le choix, d’avoir peur ou de vous réjouir ? Voilà, je repense beaucoup à ça, surtout aujourd’hui. À la différence près qu’aujourd’hui, je n’ai pas le choix. Ni spectatrice ni engagée, ni soulagée ni coupable, ni peureuse ni joyeuse, je vis ce qu’on pourrait appeler le contraire de l’événement, de la décision et du passage à l’acte : en plein déconfinement, je vis en fait la forme absolue du confinement, où même rater quelque chose m’est confisqué.
Ce qui pourrait peut-être donner : “le ratage de rater quelque chose”… 

Sons diffusés :

  • Discours d'Edouard Philippe le 7 mai 2020
  • Extrait du film La Boum de Claude Pinoteau (1980)
  • Chanson de Ben Talmi, The fear of missing out
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