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Quand les chaînes de mails se déchaînent

Quand les chaînes de mails se déchaînent

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Elle est revenue en force pendant le confinement : la chaîne de mails ! Communication qui n'a ni début ni fin, entre des individus qui ne se connaissent pas, elle vous enserre... Entre lien et aliénation, que révèle-t-elle ? Que dit-elle de notre rapport au groupe ?

Quand les chaînes de mails se déchaînent
Quand les chaînes de mails se déchaînent Crédits : Malte Mueller - Getty

Dans sa pièce Jules César, Shakespeare fait dire à son personnage Casca : “Tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes”... il pourrait ajouter aujourd’hui  : et ses chaînes de mails.
On croyait s’être débarrassé de cette corvée qui consiste à poster des photos de soi enfant, à afficher des couvertures de livres de chevet ou à copier-coller des messages avec des mots absurdes. Mais non, cette vieille manie de la chaîne, jamais vraiment disparue en fait, est revenue en force pendant le confinement. Etre enchaîné à l’autre serait-il le seul moyen d’être avec un autre ?

Chaînes en boucle 

Quiconque a une adresse mail, un profil Facebook, Twitter ou Instagram, connaît ce jeu de la chaîne. Si je me souviens bien, j’y avais déjà joué à l’école avec des lettres que l’on se passait d’un camarade à l’autre, l’arrivée du téléphone portable a perpétué l’affaire sous forme de SMS, et puis, il y a eu les réseaux sociaux. 

Ce genre de chaînes brassent large : blagues, causes à défendre ou couvertures de livres, l’idée est de les partager en nommant des personnes qui les partageront à leur tour, créant ainsi une chaîne de communication entre des individus qui ne se connaissent pas mais ont en commun des contacts virtuels. 

Ca faisait longtemps que je n’y avais pas participé, mais j’ai cédé au début du confinement lorsqu’en plein désoeuvrement de quarantaine, une personne que j’aime beaucoup m’a nommée pour poster des photos de moi enfant. Je l’ai fait. J’ai appelé ma mère et je lui ai demandé de me trouver dans nos cartons une vieille photo, si possible marrante / mignonne / cocasse… Ca nous a pris deux jours. Tout ça pour ça. 

Mais, heureusement ou pas, une chaîne de mails n’est jamais finie : comme elle tourne en boucle parmi les mêmes contacts, vous serez toujours renommé… La chaîne, par définition, n’a ni début ni fin. Elle vous enserre. Et la rompre, c’est être coupable de vouloir mettre fin à ce qui serait une belle aventure humaine… La chaîne, en fait, nous met face à ce problème : comment s’en défaire sans être banni du groupe ? 

Aliénation délibérée 

La chaîne de mails, de posts ou ce que vous voulez, la chaîne virtuelle révèle cette ambiguité qui apparaît dès qu’on fait partie d’un groupe : vouloir en être sans pourtant vouloir en dépendre. Etre nommé dans une chaîne, c’est une forme de reconnaissance, ou de flatterie, on pense à vous, on vous dit “tu es des nôtres”, “tu es dans le coup”, et ne pas y répondre, c’est comme refuser de dire bonjour ou de serrer la main, et faire le choix d’être exclu. 

On peut toujours expliquer son refus, mais on passe alors pour le rabat-joie de la bande… Mais pire que toute autre forme de communication, la chaîne ne se contente pas d’une simple présence, il faut être actif, montrer qu’on est là. Aller chercher des photos, trouver des couvertures de livres, faire des blagues. 

La chaîne, en fait, nous enchaîne non seulement à un groupe, qu’on estime pas forcément en plus, mais pire, elle nous oblige à renforcer la chaîne, à la rendre vivace, avec des copié-collé qui n’ont rien de la communication authentique. Le paradoxe est là : on s’enchaîne délibérément. 

Comment en est-on venu à se contenter de ce genre de relations ? Comment en est-on venu, alors que les moyens de communication sont multiples et faciles, à remplacer le lien par de la pure aliénation ? A n’être lié que par des messages et des images sans substances, sans fond ?

Ambiguïté du groupe... et de soi

Au fond, la chaîne ne révèle pas seulement l'ambiguïté du groupe : entre lien et aliénation, entre reconnaissance et dépendance, elle révèle aussi notre propre ambiguïté  face au groupe. Que dois-je partager avec d’autres que moi ? Jusqu’où suis-je prêt à aller pour en faire partie ? Est-ce que je peux faire des choses que je méprise pour en être, ou du moins, être poli, ne pas faire de vagues ? 

Toute la question est là : comment faire coïncider ma personne avec un groupe, sans me transformer ni m’isoler ? Comment articuler ma singularité avec la généralité ? On croit que ce sont là des interrogations dignes des premières amitiés, mais elles reviennent sans cesse : quand on vote ou quand on travaille dans un open-space. Comme quoi les chaînes virtuelles, en mettant tout cela au jour, brassent vraiment large...

Sons diffusés :

  • Chanson de Guy Béart, Poste restante
  • Archive Ina sur le pneumatique (1966)
  • Chanson de Damia, La chaîne
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