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Quand on va au cinéma, on lève la tête

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Pour la première fois dans l’histoire du cinéma, le Lion d'or du meilleur film de la Mostra de Venise a été attribué à un film qui ne sortira jamais au cinéma mais qui sera uniquement disponible sur la plateforme streaming Netflix.

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Photo : Westend61 Crédits : Getty

Pas de sortie au cinéma !  

Le 8 septembre dernier, le plus vieux des grands festivals de cinéma, celui de Venise, a donné son plus grand prix, le Lion d’or, au film Roma du Mexicain Alfonso Cuaron.
Dans ce film au noir et blanc somptueux, le réalisateur oscarisé de Gravity et des Fils de l’homme fait le portrait de son enfance à Mexico dans les années 1970.
Le film s’attache aux relations entre les quatre enfants de cette famille de moyenne bourgeoisie et les deux servantes, d’origine indienne, qui y travaillent. Cette récompense n’a pas du tout été contestée : la presse italienne, les critiques internationaux et le public estimaient de concert que Roma était un chef-d’œuvre, et sans aucun doute le meilleur film de la compétition.  
Pourtant, le fait d’attribuer ce prix à ce film constitue un petit événement dans l’histoire du cinéma. Pour la première fois l’un des prix majeurs du cinéma va à … un film Netflix.
Autrement dit, Roma ne sortira probablement sur aucun écran dans le monde, il ne sera pas dans le circuit des salles de cinéma. Ce film qui semble être un des meilleurs de l’année 2018 devra être découvert sur nos écrans d’ordinateur. Cuaron, qui est un réalisateur très important et mondialement connu, et dont le dernier film, Gravity, avait été un immense succès en salle, n’a trouvé aucun producteur conventionnel pour financer ce projet, et il s’est donc tourné vers le célèbre service de streaming...

Cinéma VS. télévision ?

Est-ce que cela change quelque chose ?
Au-delà de la question économique et sociale, de l’avenir des salles de cinéma, c’est peut-être au philosophe qu’il revient d’interroger cet événement.
Qu’est-ce que le cinéma ?
L’essence du cinéma réside-t-elle dans le fait de raconter une histoire en images, quel que soit le support de diffusion, ou consiste-t-elle dans ce rituel spécifique qu’était la projection collective, dans une salle obscure ?
On se souvient de la célèbre phrase de Godard : « Quand on va au cinéma, on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse. »
Pour le vieux maître suisse, le cinéma représente une expérience spécifique, qui met entre parenthèses le reste de notre vie le temps d’une expérience vécue à plusieurs avec quelque chose de plus grand que nous, alors que la télévision appartient à notre intérieur, notre appartement, qu’elle s’adresse à l’homme privé qui l’accueille au cœur de sa vie sans qu’aucune coupure ne soit faite.
On pourrait objecter bien sûr que cette opposition entre le grand et le petit écran, entre l’art et le divertissement, doit être nuancée. Nous savons tous, et le cas Roma semble en être à nouveau l’illustration, que la télévision produit, à fortiori depuis le début des années 2000 et l’émergence des séries télévisées romanesques comme _Les Soprano_s, des programmes souvent bien plus intéressants, et tournés vers les adultes, que le cinéma et ses super héros. On rappellera que l’un des chefs-d’œuvre de Bergman, les Scènes de la vie conjugale, a été tourné directement pour la télévision et avec un découpage par épisode venu des séries télévisées, tout cela en 1973. Que des séries télévisées, comme Alfred Hitchcock Présente ou La Quatrième dimension, ont été essentielles dans la formation cinéphilique d’un Steven Spielberg ou des Frères Coen. On pourra même objecter que l’expérience de la salle de cinéma n’est pas aussi épiphanique qu’on le dit, avec tous ces mangeurs de pop corn et ces racleurs de gorge qui nous gâchent le film.

Le cinéma à l’heure de l’écran d’ordinateur

On ne peut cependant pas s’empêcher de se dire que le medium, ici, risque de changer quelque chose au message, et se demander si c’est bien la même chose que nous voyons quand nous allons au cinéma et quand nous allumons notre ordinateur.
Dans les lamentations dont chacun de nous entend sans doute l’écho au fond de soi-même, on pourrait reconnaître la trace de la réflexion benjaminienne sur l’œuvre d’art à l’époque de la reproductibilité technique.
Walter Benjamin, en effet, déplorait que la technique moderne prive les œuvres d’art de ce qu’il appelait l’aura, qu’il définissait comme « l’unique apparition d’un lointain ».
L’ironie de l’histoire est que pour Benjamin, le cinéma était l’art par excellence de la perte de l’aura, par rapport au théâtre notamment.
Dans nos salles de cinéma, pourtant, nous continuons à nous réunir pour vivre, en commun, un événement. Demain, nous serons seuls devant nos écrans. Peut-être qu’un jour, même, surviendra une nouvelle forme qui nous fera regretter Netflix. Pour autant, ce n’est pas parce que ce regret est récurrent à l’ère de la technique que la perte n’est pas réelle.

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