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La chanteuse d’opéra Anna Moffo en 1970

Sortir l’opéra du placard

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Wayne Koestenbaum est poète, romancier, critique et enseignant. En 1993, il publie un essai fondateur sur l'opéra où il décrit les liens entre opéra et homosexualité... Mais quel est ce lien ? Et quels sont les rapports entre l'opéra et le corps ? Entre l'opéra et l'érotisme ?

La chanteuse d’opéra Anna Moffo en 1970
La chanteuse d’opéra Anna Moffo en 1970 Crédits : Hyzdal von Miserony/ullstein bild

Anatomie de la folle lyrique de Wayne Koestenbaum paraît aux éditions de La Rue Musicale.
Pour vous le présenter en quelques mots, je pourrais vous dire que son auteur est un poète, romancier, critique et enseignant new-yorkais, que ce livre porte sur l’opéra, et plus précisément, sur l’amour que Wayne Koestenbaum, porte à l’opéra, et surtout, que ce livre, paru pour la première fois en 1993, est devenu l’un des essais fondateurs sur l’opéra, parce qu’il a défendu, au cœur des années sida, les liens entre opéra et homosexualité.
Mais dire tout cela, ce ne serait pas assez : déjà pour exprimer tout le plaisir que l’on a à le lire (chaque exemple, chaque description de pièces, de disques, de pochettes, de chanteuses, d’écoute, est un moment brillant et drôle), mais aussi pour développer toute la réflexion, puissante, qui se joue entre l’opéra et l’érotisme, entre les divas et la puissance, entre l’art et le corps.

Divas et folles lyriques 

Que serait l’opéra sans ces voix, sans ses divas ?
Quand on parle opéra, on pense tout de suite à Maria Callas (à qui cet essai consacre d’ailleurs un chapitre entier, Le culte de Callas), mais la première diva dans le cœur de Wayne Koestenbaum, c’en est une autre, c’est Anna Moffo : 

Dès que je l’ai choisie, en 1980, nous dit-il, sans connaître les autres chanteuses, ma vie a pris un sens. J’avais une voie à suivre. (…). J’avais découvert une altitude, une mission. (…) J’avais choisi une voix qui me semblait pleine de promesses et de générosité, et face à laquelle tous les autres aspects de l’univers n’étaient que ferraille.

Si l’opéra n’est rien sans ses divas, il n’est rien non plus sans ses fans. Mais pas n’importe quel fan : car le fan dont nous parle Wayne Koestenbaum, c’est la « folle lyrique », une opera queen, un homosexuel fou d’opéra qui élit la diva de son cœur.
C’est la thèse de ce livre : entre opéra et homosexualité, il y a un lien évident.
Etonnant si l’on en croit ces pièces musicales qui mettent plutôt en scène des récits bien hétéro normés, étonnant aussi si l’on voit dans l’opéra un art classique, poussiéreux et réservés à une certaine classe, ou étonnant encore, si l’on ne voit pas pourquoi il y aurait un lien entre un genre artistique et une orientation sexuelle. 

Qu’est-ce que l’opéra fait au corps ? 

Le propos de Koestenbaum n’est pourtant pas totalement nouveau : il s’inscrit dans une lignée de textes qui faisaient déjà de l’opéra le lieu d’un renversement des catégories (les femmes aux voix fortes bouleversant l’ordre patriarcal), d’un progrès (Barthes parlait ainsi d’un spectacle total, qui ne supposait pas de prérequis), ou d’une fluctuation des identités (chacun se travestissant, se maquillant, avec un certain goût du kitsch). 

S’il n’est donc pas si étonnant sur sa thèse, Koestenbaum l’est toutefois sur la forme : avec lui, à travers ses mots, à travers le récit de son amour de l’opéra, d’Anna Moffo, des disques qu’il a collectionnés ou des pièces qu’il a décortiquées, se ressent l’effet physique, charnel, sensuel de l’opéra. Posant cette question : « à l’opéra, que fait votre corps », on peut dire qu’il adjoint celle-ci : et au corps, que fait l’opéra ? Comment l’opéra agit sur le corps des chanteuses (de la bouche au costume, du visage aux kilos), mais comment agit-il aussi sur le corps des spectateurs, du bruissement d’un vibrato à l’oreille aux frissons qui parcourent le dos ? 

Opera queer

Si le corps du spectateur n’est jamais passif à l’opéra, et si l’opéra traverse et transforme les corps, c’est qu’il se joue une expérience esthétique au sens premier du terme, celui de la sensation, si proche de l’expérience érotique de la jouissance. 

Pourquoi lier alors précisément opéra et homosexualité ? Et pourquoi pas opéra et sexualité ?
Parce que pour Wayne Koestenbaum, l’art du chant, c’est l’exaltation de la gorge, cette zone de la fellation ; parce que se choisir une diva, c’est comme inaugurer un scénario érotique ; et parce que l’alliance de la musique et du mot à l’opéra, c’est un mariage queer… 

Il faut d’ailleurs lire le dernier chapitre de cet essai, le « petit guide des moments queer de l’opéra » où sont détaillés les entrées, comme celle de Madame Butterfly, les scènes de vengeance, les sérénades, les ensembles ou les morts… Car plus que jouer la vie sur scène, l’opéra opère la vie, elle en affiche les ambiguïtés et en sublime les identités, tout en force et en lyrisme.  

Sons diffusés :

  • Anna Moffo dans le rôle de Mimi dans La Bohème de Giacomo Puccini
  • L’entrée de Madame Butterfly de Giacomo Puccini

Bibliographie

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