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Tout feu, tout flemme

Tout feu, tout flemme

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Géraldine Mosna-Savoye a une passion : ne rien faire. La flemme n’a ni la noblesse de la paresse dont les éloges sont légion, ni la dimension biologique voire pathologique de la léthargie, et encore moins la portée psychologique de la procrastination. Comment faire, avec cette flemme ?

Tout feu, tout flemme
Tout feu, tout flemme Crédits : Malte Mueller - Getty

J’aimerais vous parler, en ce lundi matin, d’une passion, au sens propre, que j’ai dans la vie : ne rien faire.
Contrairement à ce que l’on pense, c’est très dur de ne rien faire, et ce n’est pas pour rien, justement, que de multiples textes ont été écrits sur la question : paresse, oisiveté, fainéantise… entre méthodologie et éloge, je n’ai pourtant rien lu jusqu’ici sur ce qui caractérise mon rapport premier à l’inactivité : la flemme. 

Le pouvoir de ne rien faire 

Pour décrire l’inactivité, les mots ne manquent pas, on parle de paresse, de procrastination, d’oisiveté, de fainéantise, d’inertie, et même de léthargie… La flemme fait elle aussi partie de ce champ lexical, et j’avoue, j’ai un attachement tout particulier à elle. Car elle n’a ni la noblesse de la paresse dont les éloges sont légion, ni la dimension biologique voire pathologique de la léthargie, et encore moins, la portée psychologique de la procrastination. 

Même le mot sonne mollement, la flemme rappelle les adolescents affalés sur leurs canapés et ces soirées à regarder son téléphone dans le vide.
Dans le dictionnaire, j’ai découvert que c’était en fait un terme assez récent, en tout cas en France : arrivé seulement dans notre langue à la fin du XVIIIème siècle, il naît d’abord en Italie au XIIIème siècle dérivé de la “flegme”, cette humeur noire qui freine et empêche l’action.
Après cela, on l’a rencontré deci-delà chez des écrivains : Zola, Verlaine, Mallarmé, Colette qui parlera d’une “fougue flemmarde et fataliste qui (la) guide”, puis Blaise Cendrars. En 1948, dans Bourlinguer, c’est lui qui officialise l’expression “avoir la flemme”. Voilà, on a la flemme, naturellement, fatalement : c’est tout le paradoxe de la flemme.
Elle contient en elle cette puissance d’annihiler toute initiative réfléchie, voulue, décidée, et même tout sentiment, sensation, clair et distinct. Elle a ce pouvoir contradictoire d’immobiliser l’être au point de ne même pas laisser la possibilité, à la différence de la paresse ou de l’oisiveté, de l’apprécier. Comment faire alors quand on a la flemme ? Peut-on même d’ailleurs faire quelque chose ? 

La flemme de la flemme

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours pratiqué, mais bien sûr malgré moi, la flemme.
Je suis très souvent frappée par elle : manque d’envie, de curiosité, avec cette sensation ambiguë, entre douleur et plaisir, d’être scotchée à mon lit.
C’est pourtant une compagne retorse, car elle ne s’annonce jamais, elle s’abat sans crier gare, et souvent au mauvais moment, produisant dans le même temps inertie et culpabilité, nous poussant à la regarder dans les yeux, à se demander pourquoi, parfois, on n’a plus la force ou plus l’envie. 

Toutefois, ce qui est remarquable avec la flemme, c’est que, même si elle est cette puissance fatale qui nous immobilise, elle ne s’installe jamais, elle a l’élégance de ne pas se cultiver, on a la flemme puis on ne l’a plus, ce n’est pas une maladie qui s’incorpore, un mal incurable, ni un état qui se recherche, ce n’est pas un art à la manière de la paresse qui se drape dans la majesté de l’inaction. La flemme, elle, se situe précisément entre le mal et le bien, à la fois fréquente et intempestive, pas grave mais sérieuse quand même. 

Voilà ce qui est frappant dans la flemme : elle n’est ni aimable ni détestable, ni enracinée ni désirée. La flemme est à son image, sans pourquoi. Elle est là, seulement là… nous mettant face à la nécessité des choses, face à notre impuissance naturelle (et tant qu’on y est, notre finitude), face à l’absurdité de leitmotiv poussant à réagir, face à notre télé ou notre téléphone. Car rien n’y fait. Et on ne peut rien en faire, rien y faire. Faut-il alors seulement subir ? Attendre que ça passe ? Reste-t-il, malgré tout, la possibilité de s’en contenter ? 

"Je reste avec moi-même et j'ai la flemme"

Dans le dictionnaire, encore une fois, il est précisé que la flemme est la version familière de la paresse, et je crois qu’il y a dans ce “familier” tout ce qui en fait une compagne, malgré tout, non pas aimable mais acceptable. Elle est nôtre, elle vient de nous, elle nous est donc familière, mais elle a cette capacité de nous mettre, pour un instant, à côté de nous, à côté de nos pompes, et de la plaque.
La flemme, parce qu’elle ne peut ni être recherchée ou éradiquée, cultivée ou seulement subie, aimée ou détestée, a ainsi quelque chose de nous : je crois même que la flemme, c’est moi, un fantôme, une évanescence, une image, un négatif de moi. Mais pas foncièrement un négatif négatif, sombre, péjoratif, mais l’envers du moi, dépouillé de tout, et juste nécessairement là.
Voilà, la flemme, c’est moi. 

Sons diffusés :

  • Chanson de Suzanne, La flemme
  • Extrait du film Pierrot le fou, de Jean-Luc Godard, 1965
  • Chanson d'Angèle, Flemme
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