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Vivre ensemble est-il invivable ?

Vivre ensemble est-il invivable ?

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La cohabitation, avec une personne aimée, des amis, colocataires ou ses enfants, est paradoxale : elle nous fait tout vivre, tout le temps, avec des personnes qui en deviennent désincarnées. Pourquoi vivre avec d’autres que soi peut-il devenir invivable ?

Vivre ensemble est-il invivable ?
Vivre ensemble est-il invivable ? Crédits : Malte Mueller - Getty

Il y a quelques semaines, j’évoquais ce que le confinement pouvait faire à l’amour et aux amoureux cloîtrés l’un avec l’autre depuis le lundi 16 mars.
De manière générale, on pourrait se demander ce que le confinement fait à ceux qui vivent ensemble, quels qu’ils soient : colocataires, parents et enfants, ou frères et sœurs… Comment vivre avec des personnes que l’on trouve invivables ? 

La cohabitation

Le premier film de Xavier Dolan, J’ai tué ma mère, s’ouvre sur une scène de repas où un fils regarde sa mère manger une tartine de fromage. Si l’air exaspéré du héros donne le ton de leur relation, la manière dont est filmée en gros plan la bouche de la mère (les mouvements de ses lèvres, les bouts de fromage avalés ou la façon dont elle mâche) révèle parfaitement ce sentiment d’agacement voire de dégoût, que l’on peut éprouver pour quelqu’un de proche... 

C’est quelque chose d’assez frappant d’ailleurs : ce dégoût pour une personne à laquelle on est attaché. Quiconque a vécu avec une autre personne que lui connaît forcément bien ce phénomène : cette ambiguïté de l’amour ou de l’amitié qui consiste à chérir totalement une personne mais à en détester cependant certains traits.
Ce n’est pas que l’attachement disparaît, c’est qu’il change de forme et s’attache, justement, moins à l’ensemble qu’à des points particuliers et souvent exaspérants : une manière de manger, de respirer, de marcher, une manie à laisser traîner ses clés ou à n’aimer que les pâtes, une habitude à laisser les lumières allumées ou à s’endormir devant la télé… peu importe. La cohabitation, et ça marche aussi avec ses amis, des colocataires ou ses enfants, a ceci de paradoxal : parce qu’elle nous fait vivre, tout, tout le temps, avec des personnes à part entière, elle nous les rend forcément invivables. Pourquoi ? 

Manies et habitudes

Pourquoi vivre avec d’autres que soi est-il invivable ?
C’est une question que je me suis beaucoup posé depuis le début du confinement, cloîtré comme beaucoup avec partenaire et enfant.
Ce n’est pas qu’une question de corvée, d’espace ou de temps, c’est une question de présence : ils sont toujours là, et ils sont toujours là, non plus comme des personnes mais avec leurs tics, leurs désirs, leurs rythmes et leurs besoins. Faire avec la manière de respirer de l’un, faire avec les affaires qui traînent de l’autre, faire avec leurs crises…
C’est fou comme la cohabitation en vient d’ailleurs à désincarner l’autre : alors qu’il est tout le temps là, pleinement, entièrement, il ne reste de lui qu’un agrégat de manies et d’habitudes avec lesquelles on doit composer. Tout comme il ne reste de moi que des manies et des habitudes que j’impose aussi…
D’où vient donc ce paradoxe de la cohabitation qui, plus que de rendre la vie invivable, la dépouille de sa vie, la réduit à quelques traits, à des habitudes et des manies ? La vie en solitaire serait-elle forcément mieux ? Serait-elle forcément vivable, forcément viable ? 

Réduction de la vie

Alors que j’en viens à me souvenir, avec émotion et nostalgie, de mon studio d’étudiante, seule et tranquille avec moi-même, je ne crois pourtant pas que la vie en solitaire était meilleure.
Certes, on pourrait croire que le problème vient de cette vie commune qui tourne nécessairement à la routine, d’autant plus quand elle n’est pas la nôtre, quand elle nous aliène… mais j’ai une autre hypothèse : et si le problème de cette vie devenue invivable tenait, non pas à l’autre et à ses manies, mais tout simplement à cette réduction de la vie ?
Qu’il s’agisse d’habitudes ou de tics, d’espace ou de temps, le problème est là : dans cette existence diminuée, recroquevillée, restreinte à quelques mécanismes.
Voilà, la vie seule ou à plusieurs devient, je crois, invivable, quand elle devient mécanique, automatique, un réflexe, quand elle devient le contraire de la spontanéité… 

Sons diffusés :

  • Bande-annonce du film J'ai tué ma mère, de Xavier Dolan (2009)
  • Bande-annonce du film Domicile conjugal, de François Truffaut (1970)
  • Chanson de Léo Marjane, Seule ce soir
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