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Portrait de Denis Diderot

Y a-t-il une philosophie des Lumières ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Passées les explications de texte au lycée sur les contes de Voltaire, pourquoi les auteurs des Lumières ne sont-ils pas considérés comme des auteurs majeurs en philosophie ? C’est à cette énigme que veut répondre Bertrand Binoche dans son essai "Ecrasez l’infâme, Philosopher à l’âge des Lumières".

Portrait de Denis Diderot
Portrait de Denis Diderot Crédits : Louis-Michel van Loo

Des auteurs « littéraires » avant tout

Imaginons un élève qui prépare de nos jours le bac de français. Arrivera un moment où il sera confronté à la section du programme intitulée « La question de l’homme dans les genres de l’argumentation ». Et c’est dans ce cadre-là, selon toute vraisemblance, qu’il étudiera au choix Les Lettres persanes de Montesquieu, Candide et L’Ingénu de Voltaire, ou peut-être le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot. Retrouvons ensuite ce même élève l’année suivante, préparant maintenant l’épreuve de philosophie du Bac, ou même encore après, en licence ou en master de philosophie. Il est très probable cette fois que tous ces auteurs aient disparus des programmes : on passera plutôt directement de Leibniz à Hegel, en enjambant les auteurs du XVIIIème, au motif que, passée la classe de première, le dialogue ou le conte philosophique ne sont plus rien de vraiment sérieux. Distinction des disciplines oblige, on abandonnera bien rapidement des textes que l’on avait de toute façon abordés pour la première fois comme des oeuvres de littérature, et non de philosophie. Ce partages des disciplines est le premier obstacle à la lecture des philosophes des Lumières, évoqué par Bertrand Binoche dans son ouvrage, « Ecrasez l’infâme », Philosopher à l’âge des Lumières, paru en novembre dernier aux éditions La fabrique. Le point de départ de cet essai est une énigme : comment expliquer qu’en France l’on brandisse avec tant de fierté l’héritage des Lumières, quand les auteurs de cette époque sont en fait si peu étudiés ? On pourrait tenter de répondre en disant que chacun a pourtant une idée de ce que recouvre la philosophie de cette période : la promotion de la Raison contre l’obscurantisme, la sortie de l’homme de son état de minorité selon la phrase fameuse de Kant, ou encore l’exhortation à « penser par soi-même », sans que l’on sache toujours comment s’y prendre. En creusant un peu, on s’aperçoit finalement que ce que l’on se représente, c’est une pensée assez convenue, voire un ensemble de platitudes prêchées à l’identique par tous les auteurs, le tout sans concepts vraiment rigoureux.

La philosophie comme polémique : une guerre contre le préjugé

L’objet de ce livre est de souligner la dimension fondamentalement polémique de la philosophie des Lumières, en identifiant non pas ses « principes » ou son « esprit », mais d’abord sa cible. C’est de là qu’il faut partir pour y comprendre quelque chose : s’il y a une façon de philosopher propre au XVIIIème siècle, il ne s’agit pas d’une doctrine bien constituée, mais d’une conception de l’argumentation comme lutte. Être philosophe à cette époque, c’est donner dans la polémique, c’est-à-dire, littéralement, dans la guerre. Non pas pour imposer des idées de façon dogmatique, mais au contraire pour livrer bataille à l’ennemi commun numéro 1 : le préjugé. En un mot, le philosophe des Lumières c’est celui qui traque et combat inlassablement le préjugé. A la question « y a-t-il une philosophie des Lumières ? » on répondra donc « non » si on entend par là un ensemble de thèses établies. Mais il existe bien en revanche une activité philosophique particulière, qui consiste à argumenter de façon à faire apparaitre et à détruire nos préjugés et superstitions. D’où les contes et les fictions qui mettent en scène un personnage venu d’ailleurs : d’un autre pays, d’une autre planète ou d’un autre temps. Parce que personnage est étranger, ses préventions nous sautent au yeux en même temps que lui s’étonne des nôtres. On voit par là que la fiction est une véritable critique, qui ne doit pas aboutir à la rectification d’une erreur, mais à une attitude permanente de soupçon, pour empêcher l’esprit de recevoir aucun jugement sans examen. La lutte se joue ainsi dans un espace où, je cite, « la critique a le dernier mot, qui n’est précisément jamais le dernier; et où la raison, s’exerçant sans cesse dans le litige, exclut a priori la coagulation de nouveaux lieux communs ». Ce que les philosophes des Lumières ont donc voulu propager, ce sont moins des déclarations pathétiques sur l’importance des droits de l’homme et sur les vertus de la tolérance, qu’une conception de la philosophie comme activité qui vise à détruire ce qui captive et immobilise l’esprit. Ce qui devrait suffire pour considérer Bayle, Voltaire et les autres comme d’authentiques philosophes, à et à les intégrer à des programmes où ils brillent encore par leur absence, et assez inexplicablement après la lecture de cet essai.

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