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"La Courbe de Phillips n'est pas celle que vous croyez", écrit François Geerolf dans une note pour le CEPII. Cette relation empirique entre baisse du chômage et accélération de l'inflation s'est peu à peu démentie (ici l'originale, de 1958).

Inflation : la contenir, ou bien ouvrir les vannes ?

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Les bourses mondiales rentrent la tête dans les épaules, préoccupées par le retour de l’inflation. L’inflation : bon signe et mauvais augure ; faut-il la maîtriser ou au contraire lâcher les chevaux ?

"La Courbe de Phillips n'est pas celle que vous croyez", écrit François Geerolf dans une note pour le CEPII. Cette relation empirique entre baisse du chômage et accélération de l'inflation s'est peu à peu démentie (ici l'originale, de 1958).
"La Courbe de Phillips n'est pas celle que vous croyez", écrit François Geerolf dans une note pour le CEPII. Cette relation empirique entre baisse du chômage et accélération de l'inflation s'est peu à peu démentie (ici l'originale, de 1958). Crédits : Alban William H. Phillips

L’inflation, c’est d’abord un scénario qui tourne cette semaine à l’obsession pour les investisseurs et qui se traduit par un hoquet général des places financières, venant perturber la remontée continue des cours ces derniers mois :  

Alors que les grandes économies – y compris la Chine – viennent de publier leurs statistiques d’inflation les plus élevées depuis des années, la plupart des bourses dérapent : aux Etats-Unis notamment, l’accélération de la hausse des prix publiée hier, de 4,2 % sur un an en avril, est la plus forte depuis 13 ans, et Wall Street vient de connaître dans la foulée sa pire séance depuis janvier en lâchant près de 2 %.

« Inflation Fear », titre toute la presse spécialisée américaine ; dans Le Figaro, un analyste y voit une « prise de bénéfice » classique ; mais un autre a repéré dans la baisse des valeurs de certaines jeunes pousse des « signes avant-coureur d’essoufflement du marché » ; et la question est de savoir « s’il s’agit d’une simple correction, ou d’un début de retournement »…   

L'inflation aux Etats-Unis : rançon des plans de relance ? 

Si l’on compare : l’inflation française d’1,2 % en avril pendant le confinement est surtout due aux prix de l’énergie, tabac et services ; mais l’inflation américaine, elle, provient pour 1/3 de la hausse des prix des voitures d’occasion, mais aussi des assurances automobile, nuits d’hôtels, billets d’avions, loisirs, meubles... : la consommation reprend, entraînant une forte hausse de la demande et des prix. 

Cette augmentation est un peu la rançon prévisible du plan de relance massif et de certaines tensions sur les approvisionnements et la production : des « vents contraires » pour la reprise, dit le Nikkei Asia ; certains temporaires, pénuries ; d’autres plus durables, comme les coûts de réduction des émissions CO2. D’après le Financial Times, « toutes les entreprises tirent le signal d’alarme : du bâtiment aux fabricants de jouets, les coûts explosent ». 

L'inflation menace-t-elle les politiques des Banques Centrales ? 

Pour soutenir leurs politiques de taux d’intérêt ultra-bas – ces taux à peine au-dessus de 0 % qui permettent de fluidifier les marchés financiers – les Banques Centrales américaine et européenne visent une inflation relativement faible, environ 2 %. Ce que craignent les investisseurs, c’est moins l’inflation elle-même que l’interprétation que fera la Banque Centrale américaine de cette hausse demain, et le possible « resserrement » monétaire qui pourrait suivre. 

Car même si la FED s’est autorisée à dépasser la « cible » de 2 % (contrairement à la BCE), à tolérer une certaine "surchauffe", le rythme actuel la dépasse de plus du double ; et les revirements de son ancienne directrice et actuelle Secrétaire au Trésor Janet Yellen cette semaine ont jeté le trouble : affirmant au début du mois que la Banque Centrale pourrait remonter ses taux, avant de revenir qqes jours après sur ses propos. 

L’inflation mal interprétée par les Banques Centrales elles-mêmes ? 

« P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non » : c’est le type de discours que produisent les Banques Centrales, soucieuses de déjouer la méfiance des investisseurs, et aveuglées par une conception trop exclusivement financière de l’inflation déplorent trois professeurs d’économie dans The Conversation, critiquant surtout la BCE incapable d’atteindre sa cible de 2 % depuis 2008. 

Face aux abstractions monétaires, ces universitaires veulent réhabiliter les facteurs « nationaux », sociaux et politiques qui déterminent les salaires, clef de la variation des prix. Leur cible : la « règle d’or » du libéral Milton Friedman selon laquelle l’inflation est « toujours et partout un phénomène monétaire », et considéré comme le mantra des politiques libérales, qui fait de l’inflation la fille rebelle de la dépense publique. En janvier dernier aussi, Christian Chavagneux répondait à Milton Friedman dans Alternatives Economiques : l’inflation est « aujourd’hui comme hier un phénomène politique et social ».

Débat théorique et conséquences pratiques étonnantes

C’est la thèse de François Geerolf et Isabelle Bensidoun du CEPII dans Le Monde : une partie des politiques économiques actuelles est fondée sur une idée fausse, selon laquelle l’inflation incontrôlée est la conséquence de la baisse du chômage en-deçà d’un certain niveau « naturel », celui qui n’entraîne pas de surchauffe. 

Cette relation décroissante est connue sous le nom de « Courbe de Phillips », perfectionnée par Milton Friedman, et qui se veut le trait-d’union entre les keynésien et les néo-classiques. Si la « règle d’or » de Friedman est la formule des politiques libérales, la Courbe de Phillips est la "caution" de l’austérité, dit François Geerolf dans une note pour le CEPII. 

Mais c’est une « erreur historique », démontre le professeur à Ucla, « la courbe de Phillips n’est pas celle que vous croyez » : ce qui était une corrélation entre inflation et chômage est en réalité une relation entre inflation et taux de change ; le problème, c’est la compétitivité des exportations. Les implications théoriques et pratiques sont vastes mais peuvent se résumer ainsi : l’obsession de la surchauffe est un fantasme, « on peut rechercher le plein emploi sans craindre de déclencher une spirale inflationniste ».

XM

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