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Au moment d'Occupy Wall Street à New York en octobre 2011, c'était la finance qui était perçue comme une fonction zombie.

2021 : la chasse aux entreprises-zombies ?

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2020 a été l’année du sauvetage d’urgence, 2021 sera-t-elle l’année de la « zombification » de l’économie ? Pour certains, c’est un épouvantail, pour d’autres, une conséquence inéluctable du fonctionnement de nos économies.

Au moment d'Occupy Wall Street à New York en octobre 2011, c'était la finance qui était perçue comme une fonction zombie.
Au moment d'Occupy Wall Street à New York en octobre 2011, c'était la finance qui était perçue comme une fonction zombie. Crédits : Emmanuel Dunand - AFP

Emplois-zombies, entreprises-zombies, voire banques-zombies : depuis quelques semaines, la presse bruisse de cliquetis d’os et de grincements de mâchoires pour alerter sur un risque pressant : celui que les plans de soutien n’aient involontairement entretenu avec eux des hordes d’entreprises non viables, prêtes à mordre et contaminer l’ensemble du tissu économique sain.  

L’alerte est venue de plusieurs études et commentaires récents de la Banque des Règlements internationaux, de l’Ifo Allemand, de l’OCDE et de la BCE, montrant tous une progression des ces entreprises plus faibles qu’elles n’en ont l’air, tristes passagers clandestins de la croissance et de la relance. Sur 14 pays avancés, dit la BRI, la proportion est passée de 4 à 15 % en 25 ans, 30 % au Canada où, après Halloween, La Presse se lâche : c’est « l’invasion des morts-vivants ». 

Même titre dans Marianne car en France, le rythme de reproduction de ces zombies est alarmant : entre 2008 et 2009 leur nombre a doublé note Jean-Marc Vittori dans Les Echos ; et selon la BCE, 6 % d’entre elles risqueraient la faillite quand le gouvernement retirera son soutien.  

Les zombies : prix à payer pour le sauvetage de l’économie ? 

Tous les gouvernements ont choisi un sauvetage généreux censé éviter le scénario d’après 2011, l’austérité et une spirale dépressive qui conduit du chômage de masse à la récession, d’où un interventionnisme massif de l’Etat : le chômage partiel qui a déjà coûté 34 milliards d'euros et une série de dispositifs de prêts garantis jusqu’à 300 Mrd €, prêts participatifs pour 20 Mrd €, voire des prêts directs en dernier recours :  

Une sorte de glacis anti-crise, ou de « mise sous cloche » de l’économie, explique Isabelle Bayard du Figaro. La stratégie est risquée car le problème, c’est qu’avec des aides peu sélectives et qui se prolongent plus que prévu, tous les Etats ont fabriqué leurs propres zombies potentiels en posant des pansements sur des gangrènes.  

Sans ces aides, dit Agnès Bénassy Quéré de la Direction Générale du Trésor « on aurait pris le risque de voir tomber des entreprises y compris parmi les plus productives», mais avec elles, c’est prendre le même risque, voire le multiplier écrit Jean-Marc Vittori : si elles sont « une bonne nouvelle pour les salariés », « les ressources qui continuent d'aller vers ces entreprises ne vont pas à d'autres, plus efficaces »… C’est le risque de porter un blessé dans la bataille… avant qu’il ne vous morde…   

Les morts-vivants manquent encore à l’appel  

Certains se dissimulent sans doute déjà parmi les 600 000 entreprises qui ont bénéficié des 125 milliards d'euros de prêts garantis ; mais difficile d’en trouver la rubrique nécrologique : par pudeur ou auto-censure, suggère Hélène Baril dans le journal La Presse : « on en connaît tous, mais on n’en nommera aucune ici, même si c’est tentant » ; mais surtout parce le soutien de l’Etat a brouillé les lignes entre les entreprises saines et les autres : 30 % de faillites en moins cette année, des structures de coûts « complètement déformées », dit un expert dans Le Figaro, et une trésorerie ambigüe : 175 milliards d'euros d’épargne depuis mars, autant que de prêts contractés. 

Certains tel le directeur de BNP Paribas « ne croient pas au scénario de la zombification » ; mais dans l’incertitude actuelle, poursuit Isabelle Bayard, seul l’optimisme ou le pessimisme permet de distinguer entre celles qui « dorment sur un magot » comme l'écrit Elsa Conessa des Echos, et celles qui ont déjà plongé dans les ténèbres de la ruine. 

Derrière le spectre des Zombies : le débat sur "l’argent facile"  

C’est là que portent les critiques les plus vives pour certains, les prêts garantis, les taux bas, l’interventionnisme monétaire et budgétaire sont étroitement liés. Christine Lagarde elle-même avait salué une coopération inédite entre Etats et BCE « main dans la main » pour la relance ; et les zombies sont « la face cachée de l’argent facile, de la politique monétaire accommodante menée depuis près d’une décennie » dit Isabelle Bayard.  

L’Etat qui comptait sur les banques, devra bien intervenir sur le tri sanitaire des vivants et des morts vivants. Bruno le Maire l’avait reconnu discrètement devant l’ECFR dès juin : ce serait une « grosse erreur de soutenir les entreprises non viables » mais « cela peut être compliqué de l’expliquer à l’opinion publique ». Toute la question désormais est de savoir quand et comment retirer les aides, et ce qui se passera lors de la décryogénisation.  

Débat idéologique et politique   

« Mort aux entreprises zombies !», s’écrie Philippe Manière sur Europe 1, résumant brutalement la pensée d’un certains nombre d’analystes – dont un rapport de l’OCDE – qui souhaitent libérer la force de travail et le capital « bloqués » chez les moins performantes au plus vite, au nom de la « destruction créatrice » schumpetérienne. L’histoire récente en montre l’intérêt, affirme Marc Vignaud dans Le Point : les 2/3 de la croissance depuis 2009 seraenit due à cette dynamique.   

« Darwinisme ! », rétorque Ludovic Herman dans L’Usine Nouvelle, qui défend grâce à l’exemple de Vicky, la chienne malade euthanasiée de son grand père, l’idée d’une « entreprise sentimentale », un tout organique consubstantiel aux salariés.  D’ailleurs, écrit le britannique Paul Taylor dans Politico, « mieux vaut risquer de se retrouver avec quelques zombis qu’avec un cimetière plein de millions d’emplois ! ». 

Où sont les zombies ? Terrés parmi les entreprises soutenues, ou en gestation dans la croissance dopée aux taux bas ? N'oublions pas que le travail mort - le Capital « ne s’animait qu'en suçant tel un vampire du travail vivant ».

XM

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