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Difficultés du "stop and go" : travailleurs de la santé, syndicats, partis et gilets-jaunes dans une manifestation à Toulouse le 7 novembre

"Acceptation sociale" : le nouveau souci des économistes ?

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Alors que le président de la république doit s’exprimer ce soir pour préciser la suite du second confinement, les économistes aussi réinvestissent le terrain des politiques publiques et le débat théorique. Leur souci aujourd'hui : "l'acceptation sociale" des restrictions.

Difficultés du "stop and go" : travailleurs de la santé, syndicats, partis et gilets-jaunes dans une manifestation à Toulouse le 7 novembre
Difficultés du "stop and go" : travailleurs de la santé, syndicats, partis et gilets-jaunes dans une manifestation à Toulouse le 7 novembre Crédits : Fred Scheiber - AFP

Déconfinement partiel, ou confinement « allégé » dit un conseiller de Matignon au Parsien : l’exécutif cherche les mots socialement acceptables pour qualifier la prochaine étape ; et pendant ce temps, les économistes travaillent à sortir de l’antagonisme entre le sanitaire et l’économie. 

D’abord, rappelle dans Le Monde Mathieu Plane de l’OFCE, si la prévision macroéconomique - celle du PIB - est plus aléatoire, les données fines de déplacement ou bancaires ont rendu les analyses microéconomiques plus pertinentes. 

Pour Charles Wiplosz, les économistes ont même fait des progrès « fulgurants », particulièrement grâce à l’intégration des modèles épidémiques : un « dialogue » avec les scientifiques, où l’objectif commun est de ne pas engorger les services d’hospitalisation. 

Certes, ajoute Mathieu Plane, la réponse des autorités non « mécanique » échappe aux prévisions ; mais elles n’en sont que plus utiles pour appuyer des décisions expérimentales dans une crise qui - de toutes façons - « met notre démocratie à l’épreuve » : mieux vaut mal voir que ne rien prévoir. 

Retour des préconisations économiques

S’ils avaient été surpris par le premier confinement, cette fois les économistes veulent anticiper ; et contrairement aux recommandations d’Esther Duflo il y a deux mois, le confinement ne fait plus recette : 

Trop coûteux dit Patrick Artus, dénonçant dans Le Monde une gestion « dénuée de toute anticipation », qui « pilote la pandémie comme on pilotait l’inflation dans les années 1970, attendant que les prix s’emballent pour agir » : mais aussi un fatalisme politiquement favorisé pour présenter les mesures comme inévitables.

Pour résoudre cette épine de « l’acceptation sociale », Christian Gollier propose un déconfinement différencié selon les populations, de la même manière que le font les épidémiologistes dans leurs modèles SIR (les relations entre personnes Saines-Infectées-Rétablies). Selon lui - et d’autres économistes qui utilisent ce modèle - le problème d’un confinement indiscriminé comme l’a jusqu’ici fait le gouvernement, c’est que son allègement partiel revient à faire payer l’activité plus rapide de certains par des restrictions plus longues pour d’autres. Face à cela, confiner avec les moyens les populations les plus à risques serait « un chemin pour que le gouvernement n’ait pas à choisir » entre l’économique et le sanitaire : les économistes juges de paix donc. 

Vif débat sur le « prix de la vie » 

Aux sermons des économistes orthodoxes soucieux de la croissance, répond le chœur des économistes néo-keynésiens préoccupés de l’humanité. Le débat s’est cristallisé autour des calculs d’Artus et Gollier, « éloignés du politiquement correct » écrit Le Monde, qui donnent une idée du coût du confinement par rapport aux bénéfices vies sauvées. Estimant ainsi à 6 M € le « prix » de chaque vie épargnée, Patrick Artus, montre que les mesures de prévention ont comparativement coûté « six fois plus pour le Covid que pour les autoroutes », ce qui « fait cher la vie »… 

Cette notion de « prix de la vie » n’est pas nouvelle, c’est un outil de politique publique depuis les années 60… Appellation un peu impropre car en réalité elle compare le coût de la mort, c’est le coût social de la perte d’un individu, et le prix de la vie, ce que l’on est prêt à mettre pour minimiser le risque : acheter une voiture avec plus d’airbags, ou installer un terre-plein central sur une nationale. 

Mais l’utilisation de la « vie statistique » dans les politiques sanitaires ne fait pas consensus : ce sont les « eaux glacées du calcul égoïste », dénonce avec Karl Marx Pierre Chaillan dans L'humanité ; celles de « l’économie dominante, orthodoxe, parfaitement néoclassique », qui ignore les difficultés du système de santé, ajoute Jean Gadrey dans Alternatives Economiques ; et qui plus encore, affirme Jean-Marie Arribey, « majore le coût d’une vie sauvée et minore ce qu’elle aurait pu produire, exagérant la perte de « rentabilité » » dues aux restrictions. Malentendu ou opposition de fond, le débat est ouvert.   

Adapter les mesures en fonction du « coût social » 

Coût social plutôt qu’économique, insiste Camille Landais de la LSE, tenant compte de ce que l’adhésion des populations est « déterminante » dans l’efficacité des mesures. 

De là des stratégies originales : plutôt que le « stop and go » des confinements et déconfinements, le belge Mathias Watripont s’inspire des méthodes de la sécurité routière, pour proposer un objectif d’incidence maximal de 10 cas pr 100 000 habitants qui agirait comme une limitation de vitesse, ce qui implique de renforcer le dépistage, financer l’isolement et communiquer en amont sur les mesures.   

Plus innovante encore est l’idée d’un « permis à point du R0 » de Camille Landais : un mélange de technique sophistiquée de maîtrise des marchés (« cap and trade » inspirée de quotas carbone) et de validation populaire, en choisissant cette fois collectivement et à l’avance un ensemble de restrictions dès que le R0 - la capacité de diffusion du virus - dépasse le 1 fatidique du seuil épidémique. L’idée étant que de petites restrictions ciblées valent mieux que de grands coups de freins : comme en conduite automobile, avant de réappuyer sur l’accélérateur, il faut d’abord penser à l’ABS pour éviter les dérapages et ne pas aller droit dans le mur. Plus on se confine mieux, moins on se confine plus.

XM

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