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Une représentation du "Online price changes for high-demand products" (ici en avril), l'un des nouveaux indicateurs promus par l'ONS britannique

Des indices économiques inutiles en temps de crise ?

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Le coronavirus n’a pas seulement grippé les économies de la planète. Il a aussi entraîné une nouvelle réflexion sur la pertinence des grands indicateurs économiques.

Une représentation du "Online price changes for high-demand products" (ici en avril), l'un des nouveaux indicateurs promus par l'ONS britannique
Une représentation du "Online price changes for high-demand products" (ici en avril), l'un des nouveaux indicateurs promus par l'ONS britannique Crédits : ONS

C’est un peu comme cette scène du roman d’Antoine de Saint-Exupéry Vol de nuit, lorsque l’un des pilotes est pris dans une tempête et que « les aiguilles des indicateurs de position oscillaient de plus en plus vite, devenaient difficile à suivre » : 

Sous l’effet de la crise sanitaire, les grands indicateurs économiques sont devenus des instruments presque inutilisables tant leurs variations ont été fortes : les PIB (Produit Intérieur Brut) ou les taux de chômage ont perdu ou gagné plusieurs points en quelques jours. 

Symptôme de la confusion : le 14 juillet Eurostat - qui publie les données mensuelles pour la zone euro - publiait les statistiques industrielles du mois de… mai. 

Il a donc fallu se mettre à naviguer à vue ; d’où la prudence de Bruno le Maire le 15 avril, qui prévoyait une baisse de 8 % de la croissance, « un chiffre élevé mais pas définitif ».  

Il est compliqué de modéliser le risque sanitaire, et l’incertitude reste la vraie (re)découverte de ce confinement puisque on apprenait hier que la baisse du PIB s’orienterait plutôt vers les 11 %. 

La crise est brutale, les conséquences cinglantes. Pour l’éditorialiste aux Echos Jean-Marc Vittori la semaine dernière, le confinement a « envoyé dans le décor les statistiques classiques de l’économie ». 

Des prévisions difficiles, et des statistiques floues, voire impossibles ?

Le problème est que pour être le plus exacte possible, la statistique doit se nourrir d’un grand nombre de donnée, compilées sur un temps très long : le PIB est utilisé mondialement depuis les années 30, et c’est dès la fin du dix-neuvième siècle que se généralise le calcul de l’inflation. 

Il y a donc une certaine « inertie » à cette technique nécessaire à son existence, permise par les habitudes de consommation qui changent lentement. 

Or cette fois-ci, « achat et production ont basculé en trois jours » et les indicateurs ont été en quelque sorte pris de court par la brutalité du choc : 

Le confinement a rendu impossibles les enquêtes d’opinion ; les achats en lignes ou dans des commerces de proximité, la nécessité de nourrir tout un foyer à domicile ont achevé de brouiller les indicateurs de consommation. 

Quant à l’inflation, son calcul est devenu inopérant explique la spécialiste du sujet Florence Jany Catrice, jointe au téléphone : d’habitude, elle se fonde sur une collecte mensuelle d’environ 170 000 prix. Mais en mars, 40 % à 50 % du tableau était vide faute d’achats suffisants. 

Les institutions statistiques se sont adaptées et certains veulent voir dans la crise une opportunité. 

L’INSEE s’est reportée sur les données de caisse des supermarchés, ou les données bancaires ; non sans une marge d’erreur importante ( qui pourrait être de /- 20 % ). En dernier recours, on a même conservé les prix des mois précédents, plutôt que de ne rien inscrire.

La Dares (Institut statistique du Ministère du Travail) a elle publié des statistiques de crise, télétravail, chômage partiel, impayés. 

Faute de données, en dernier recours, les analystes ont utilisé celles des opérateurs télécom et ont repris les bonnes vieilles cartes et graphiques d’embouteillage, note encore Jean-Marc Vittori.   

La crise (et la recherche d’un signe de reprise) a peut-être promu des indicateurs habituellement négligés ; mais on est loin de la fiabilité des statistiques classiques. 

Utiliser plus massivement les données « haute fréquence », issues des banques et sites d’achats en ligne ? 

C’est une manière de résoudre le problème du délai de la collecte et de se rapprocher du temps et de la mobilité réels des consommateurs actuels. Cette « haute fréquence » n’irait pas sans questions ou réserves éthico-juridiques que l’utilisation de ces nouvelles données entraînerait. 

Puisque la haute fréquence, ce sont par exemple la consommation d’électricité (prise en compte par le FMI pendant le confinement), mais aussi la consommation sur internet : moteurs de recherche, réseaux sociaux, réservations au restaurant et donc un détour presque obligé par la case Google et Apple.  

Les institutions statistiques nationales s’y intéressent. L’INSEE veut « une coopération durable » ; et d’autres agences statistiques étrangères ont déjà promu leur nouveaux indices « haute fréquence » : ainsi du Truck Toll Milleage Index  de l’Institut allemand Destatis qui s’est mis à compter le kilométrage des poids lourds dont les données sont collectées automatiquement ; quant à l’ONS britannique (qui compte aussi les bateaux pour mesurer l’impact sur les échanges), il a commencé dès le début du mois d’avril à publier des Bulletins hebdomadaires sur l’évolution des prix en ligne : les HDPs Online Prices for High Demand Productis. 

Ces deux indicateurs, le TTMI, et le HDPs sont tous deux annoncés comme « expérimentaux » mais ils montrent déjà des mouvements fondamentaux : puisque du 9 au 16 août au Royaume-Uni, le prix des pâtes sèches est celui qui augmente le plus (hors hygiène et entretien domestique) ; mais le prix des sauces pour pâtes celui qui diminue le plus ; laissant planer l’horrible soupçon que l’on a acheté trop de sauce pour pas assez de pâtes…  

Pour l’instant, les instruments traditionnels sont partiellement gelés ou saturés par l’orage, les nouveaux manquent de fiabilité mais l’avion vole toujours. Restent la réflexion sur les nouveaux indicateurs de richesse et la critique assez radicale du PIB ; mais c’est déjà un autre sujet.

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