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Il y a un an presque jour pour jour à Paris : des Gilets Jaunes pour l'annulation de la dette, alors que le gouvernement tentait de la réduire à 98 % du PIB. Elle en dépasse aujourd'hui les 122 %.

L’insoutenable légèreté de la dette

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Isoler la dette du Covid au sein du budget : c’est l’idée du gouvernement pour régler la facture de la crise en 20 ans. Une option technique, dit le gouvernement ; mais pour ses détracteurs, c'est aussi le choix non dit d'une politique d'austérité.

Il y a un an presque jour pour jour à Paris : des Gilets Jaunes pour l'annulation de la dette, alors que le gouvernement tentait de la réduire à 98 % du PIB. Elle en dépasse aujourd'hui les 122 %.
Il y a un an presque jour pour jour à Paris : des Gilets Jaunes pour l'annulation de la dette, alors que le gouvernement tentait de la réduire à 98 % du PIB. Elle en dépasse aujourd'hui les 122 %. Crédits : Stéphane de Sakutin - AFP

« Simple modalité parmi d’autres » affirme Matignon, ou « proposition la pire de toutes », lancent 4 Economistes Atterrés dans L’Obs ? Toujours est-il qu’en faisant exploser les dépenses publiques, la Crise du Covid donne des coups de boutoir dans les politiques de gestion de la dette publique. Cette dette hors norme a déjà brisé tous les seuils de tolérance budgétaires habituels : avec déjà plus de 260 milliards d'euros empruntés en 2020, autant à venir cette année, elle dépasse les 122 % du PIB : bien plus que ce que la France peut produire de richesses en une année.  

Ce niveau historique de dette pose pour les marchés la question de sa « soutenabilité », c’est-à-dire la capacité de l’Etat à rembourser, et faire de nouveaux emprunts à des taux acceptables, « rouler » la dette dans le temps. Théoriquement rappelle Eric Dor dans La Croix, pas de problème tant que le taux de croissance est supérieur au taux d’intérêt moyen (1,3 %), et la Banque Centrale Européenne, en maintenant ses taux négatifs, soutient facilement les largesses des Etats. 

Jusqu’ici « il n’a jamais été aussi facile de placer de la dette » confirme le Dr de l’Agence France Trésor dans Sud Ouest. Mais en l’absence de prévisions fiables, le débat sur la soutenabilité, c’est un peu la théorie du « jusqu’ici tout va bien » : qu’arrivera-t-il si la croissance est trop faible, ou que les investisseurs se détournent d’un coup ?  

« Cantonner » la dette du Covid : mesure sanitaire ou déclaration d'intention ?   

Le "cantonnement" de la dette décidé par le gouvernement revient à la séparer du reste du budget pour produire un tableau financier plus sain. Pour bien comprendre, il faut juste revenir à la même époque l’an dernier : le gouvernement était en pleine entreprise de redressement des finances publiques et essayait de faire descendre le ratio de dette sous les 98 % du PIB. Le cantonnement est un peu l’équivalent d’un confinement sanitaire : un moyen pour ne pas laisser contaminer la crédibilité financière de la France par l’énorme dette Covid. 

92 milliards d'euros en ont été placés dans la Cades, la Caisse d’amortissement de la dette sociale (qui sert à réduire la dette de la sécurité sociale) et leur gestion dépendra de la Commission « sur l’avenir des Finances publiques », mise en place en décembre, et qui regroupe économistes français et européens, dirigeants d’entreprises, hauts fonctionnaires et personnalités politiques dont l’ancien ministre des finances Jean-Arthuis : « Un casting en forme de gage de sérieux pour ceux qui, dans l’opposition de droite comme à Bruxelles, s’inquiéteraient des répercussions du « quoi qu’il en coûte » sur les finances tricolores », analyse Audrey Tonnelier du Monde. 

Le cantonnement, paravent d’une future politique d’austérité ?  

Roulement, restructuration, annulation ou cantonnement : aucune des mesures de la « panoplie » de paiement de dette n’est «neutre» politiquement disent Anne-Laure Delatte et Benjamin Lemoine dans Le Monde, elles créent des "gagnants" et des "perdants". 

Tout dépend du point de vue : si le cantonnement est une « politique de visibilité » rassurante pour les grands épargnants ou les alliés européens, face à la crise actuelle soutient Benjamin Lemoine dans Libération, c’est « une stratégie de crédibilité anachronique» , qui évacue « l’audit social » de la crise et le débat démocratique sur les impôts futurs ; et qui, concluent les 4 Economistes Atterrés dans L’Obs « vise explicitement à revenir à la logique du monde d’avant faisant de la dette publique un épouvantail ». 

Une dette collée aux pratiques du "monde d'avant" ?

Bruno Le Maire a exclu toute hausse d’impôt tant qu’il serait ministre mais la contribution qui paie la dette de la sécurité sociale va déjà être prolongée jusqu’à 2033 au lieu de 2024, et la croissance seule ne suffira pas à produire les ressources fiscales suffisantes, affirme Anne-Laure Delatte : avec une hypothèse d’1,5 % de croissance moyenne, il faudrait 248 ans pour réduire la dette à 100 % du PIB.  

Les dépenses publiques – et donc la relance – risquent d’être la variable, et c’est la Commission qui a la main dessus. Pour Benjamin Lemoine, le cantonnement annonce la perpétuation des logiques financières d’après 2008, le « rabot budgétaire à petit feu ».   

Emanciper la dette des marchés financiers : équation impossible ?   

Pour éviter une trop forte pression sur les moins fortunés, le gouvernement pourrait en faire payer la charge avec de nouvelles taxes sur les transaction financière, GAFA ou carbone, détaille Eric Dor, et pour Anne-Laure Delatte renverser la logique et puiser dans l’épargne en augmentation des 20 % les plus riches, ou dans les bénéfices des « gagnants » de la crise, commerce en ligne ou assurance.  

Certains veulent aller plus loin car le problème expliquent les Economistes Atterrés, ce n’est pas tant le montant de la dette que la façon dont est elle émise et encadrée sur les marchés financiers et l’incertitude sur les taux d’intérêt qui en découle : il faut donc les «empêcher de juger les politiques budgétaires ».  

Les Etats pourraient par exemple obliger les établissements financiers à détenir une partie de leur dette comme avant les années 70, et la BCE intervenir plus directement sur les taux, comme au Japon qui supporte une dette de 250 % du PIB avec des taux à long terme proches de 0 % dit Thomas Grjebine du CEPII. 

La difficulté est cependant politique : il faudrait réformer le mandat de la BCE et le Pacte de Stabilité européen qui impose des limites budgétaires serrées, le Ministre des Finances du Portugal (qui préside en ce moment l'Union) et le Comissaire Thierry Breton ont laissé entrevoir des négociations. « Aveuglement du pouvoir » dit Benjamin Lemoine, ou Realpolitik financière ? Jusqu’ici tout va bien car l’essentiel dans la dette, n’est-ce pas moins l’atterrissage que de pouvoir planer avec : l’insoutenable légèreté de la dette ?

XM

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