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John Maynard Keynes et le Secrétaire au Trésor américain H.D. White en 1946, lors de la réunion inaugurale du FMI. La coordination internationale essentielle à l'époque fait aujourd'hui défaut.

Le "retour à Keynes" de la relance : un malentendu ?

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Présentation demain du plan de relance français : 100 milliards d’euros annoncés. Dans tous les pays, la réponse à la crise se fait par des dépenses massives. Certains y voient la marque du grand retour à Keynes, inspirateur des politiques d'après-guerre : un « moment Keynésien » ?

John Maynard Keynes et le Secrétaire au Trésor américain H.D. White en 1946, lors de la réunion inaugurale du FMI. La coordination internationale essentielle à l'époque fait aujourd'hui défaut.
John Maynard Keynes et le Secrétaire au Trésor américain H.D. White en 1946, lors de la réunion inaugurale du FMI. La coordination internationale essentielle à l'époque fait aujourd'hui défaut. Crédits : HO / INTERNATIONAL MONETARY FUND - AFP

Pragmatisme budgétaire nouveau

L’accumulation des plans de relance et des dépenses publiques ces dernières semaines a un parfum de politiques d’après guerre inspirées de John Maynard Keynes : pour la première fois depuis longtemps, les Etats du monde s’endettent en explosant à coups de centaines de milliards leurs plafonds habituels de déficits. 

Interventionnisme généralisé, endettement massif, soutien à la demande : beaucoup d’ingrédients des politiques déployées aujourd’hui se retrouvaient alors.  C’est le « moment Keynésien par excellence » commentait Esther Duflo sur France Inter en mars, en référence au « consensus keynésien » post Seconde Guerre Mondiale. 

Après des années d’austérité, certains se préparent déjà à l’enterrement sans fleurs ni couronnes des économistes néoclassiques et de l’orthodoxie budgétaire. Ils ont lu les signes dans l’abandon allemand de la règle du «  0 endettement » et les déclarations politiques, tel Emmanuel Macron affirmant le 12 mars que les mesures seraient prises « quoi qu’il en coûte… » 

Mais il s’agissait des mesures d’urgences, non du plan de relance. De même, l’ex Président de la BCE Mario Draghi qui avait utilisé la même expression ("Whatever it takes") en 2012, avait eu droit à son qualificatif « keynésien »…

Quant au plan de relance lui-même, avec 100 milliards d'euros sur deux ans, il est certes quatre fois plus important qu’en 2008 mais il ne faut pas inverser l’ordre des priorités : il soutiendra d’abord « l’offre et l’investissement » puis la demande. « Investir pour transformer », disait le 28 juin, le Président… Si la rupture budgétaire est évidente, elle n’annonce pas forcément un changement durable de politique. 

Keynes et la crise du coronavirus : double malentendu

Sur le plan théorique, les économistes Jean-François Ponsot et Jonathan Marie déplorent une interprétation trop limitée ou utilitaire de Keynes comme promoteur d’une dépense publique « de dernier recours », qui laisserait entendre un désintérêt pour la stabilité financière, ce qui est un contresens.  

Par ailleurs, la crise actuelle n’est pas seulement un choc de demande (consommation), mais également d’offre. C'est une crise globale et le problème n’est pas seulement financier, c’est le manque de confiance.

Le débat théorique lui-même n’est pas clos par la crise. Si quelques uns parmi les plus éminents (Krugman par exemple) voient le retour en grâce de la notion très keynésienne d’ « effet multiplicateur » des dépenses publiques sur l’économie, d’autres lui opposent immédiatement « l’effet d’éviction », autre grande notion de l’économie classique : une perte de confiance due à l’augmentation de la dette et une propension à épargner plus importante. 

C’est pourquoi, préviennent, Jean François Ponsot et Jonathan Marie « il faut se méfier du retour soudain et exalté à des penseurs défunts en période de crise » : l’économiste providentiel, en somme.

D’autres armes que les dépenses publiques ? 

Même si elle est mise en commun par l’UE, il faudra bien rembourser la dette et surveiller le déficit (passé en France de 137 % à 150 % depuis janvier). Brice Couturier rappelait sur cette antenne que durant la guerre, Keynes avait plaidé pour l’instauration d’un impôt supplémentaire.

Ces hausses d’impôts, la France s’y refuse, mais Londres y pense de plus en plus sérieusement. Sans cela, l'un des risques serait une relance « à contre temps », comme ce fut le cas dans les années 70 pour le Royaume-Uni qui s’était retrouvé englué dans la stagflation.

Enfin – et contrairement aux suites de la crise de 2008 – certains s’inquiètent du manque de coordination mondiale des relances, essentielle aussi dans le « consensus » Keynésien. L'enjeu est stratégique : éviter que dans la relance, la consommation qui reprendrait ne transforme le marché français exclusivement en une aubaine pour la production étrangère, alors que le but de la relance est de stimuler la production intérieure.  

Dans L’économie mondial à paraître, Fançois Geerolf et Thomas Grjebine vont même plus loin en affirmant que : « les politiques de relance, bien que souhaitables, ne sont pas sans conséquences sur le solde commercial et la compétitivité industrielle ». Plus qu’une résurrection de Keynes, ce à quoi on assiste, écrivent-ils c’est la persistance du « dilemme de John Maynard Keynes » : relancer la demande, au risque de brider les machines ?

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