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Le Ministre des Finances Olaf Shcholz au Bundestag aujourd'hui

La fin de l’orthodoxie allemande : un fantasme ?

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De nouvelles dettes allemandes en 2021 : c’est le Ministre des Finances Olaf Scholz qui l’affirmait hier à Reuters. Cette position, inimaginable il y a quelques mois, marquerait-elle un tournant dans la pensée économique allemande ?

Le Ministre des Finances Olaf Shcholz au Bundestag aujourd'hui
Le Ministre des Finances Olaf Shcholz au Bundestag aujourd'hui Crédits : Tobias Schwarz - AFP

Que les autorités allemandes viennent de prendre un large virage budgétaire c’est indéniable : au plan européen, en se ralliant à la dette commune - longtemps rejetée, et au plan national, en pariant sur une relance généreuse et risquée avec – pour l’instant plus de 218 mrd d’€ empruntés… 

Décision pas étonnante dans cette période de grand retour à l’Etat mais qui tranche avec la discipline budgétaire habituelle… D’ailleurs pour la mettre en œuvre, Berlin s’oblige à rompre avec sa règle unique au monde de maîtrise des déficits et de la dette : le « frein à la dette », inscrit dans la constitution en 2009 et, qui interdit un déficit public fédéral supérieur à 0,35 % du PIB… 

Sans prendre des vessies pour des lanternes - des mesures d’urgence et temporaires pour une nouvelle politique économique, le pas symbolique est franchi… Assez pour faire douter certains de la solidité du libéralisme allemand issu de l’après guerre, « l’ordolibéralisme » : une certaine conception de la non-intervention de l’Etat sur la vie Economique…  

Les pressions pour un engagement accru de l’Etat se multiplient 

Certaines figures politiques poussent à l’interventionnisme… Les deux têtes des Sociaux Démocrates adversaires de Merkel ont verdit la relance et promu certaines des mesures les plus sociales : baisse de la TVA, hausse de l’allocation parentale, aide au logement social pour les communes…

Le ralentissement économique d’avant la crise a aussi fait diverger les économistes : en 2018, 154 d’entre eux en (dont les influents Jürgen Starck ex BCE et Hans Werner-Sinn ex Ifo) s’opposaient ouvertement à l’union des dettes évoquée par Emmanuel Macron, et les « comportements à risques »… 14 économiste franco allemands proposait au contraire de s’éloigner des règles budgétaires européennes (déficits 3 %- dette 60 % PIB)…  

Pour le Financial Times, l’affaire était même entendue dès l’année dernière, à la suite d’un sondage d’opinion, majoritairement en faveur de dépenses publics : « l’Allemagne tombe en panne d’amour pour l’orthodoxie économique » titrait-il, affirmant même que « le consensus orthodoxe au sein du Conseil d’expert [gouvernemental] s’écroule »…

Changement de génération parmi les économistes allemands ? 

Un paysage relativement sclérosé, d’après une étude de l’Université de Linz : partagé entre économistes médiatiques et universitaires de l’ombre, dominé par des hommes âgés majoritairement conservateurs… Alors que dans les classements des économistes les plus influents des FAZ et SZ, les figures montantes ce sont aussi souvent des quarantenaires… 

Parmi elles, le Pdt de l’Institut pr l’économie mondiale (Kiel), Gabriel Felbermayr annonce même ds Le Monde l’avènement d’une nouvelle génération – comme lui – non plus formée exclusivement en Allemagne, avec une analyse « plus moderne et plus internationale »… Sept d’entre eux, dont deux « sages » membres du Conseil d’Experts ont d’ailleurs plaidé pour des Coronabonds le 23 mars…

La féminisation de la discipline pourrait aussi l’infléchir : dans le premier classement des économistes femmes le plus influentes du FAZ l’année dernière, la palme revient à Isabel Schnabel, l’une des membres du Conseil des Gvnrs de la BCE, et donc son avocate auprès des allemands ; quant à Frederieke Welter, Pdte de l’Institut de Recherche sur la classe moyenne, Claudia Kemft, du DIW de Berlin, spécialisée dans les énergies et environnement, ou Maja Göpel qui conseille le Gvt sur les politiques de développement durable : elles promeuvent des domaines délaissés par leurs homologues masculins remarque le FAZ… 

Ni changement radical, ni reniement de l’orthodoxie allemande : où est le fantasme ?   

C’est vrai qu’avec la crise financière, l’intransigeance et le modèle allemands ont été vivement critiqués, y compris par les économistes nationaux… Dès 2014-2015, les ouvrages « démystificateurs » fleurissent : La Bulle Allemande,  ou  L’Illusion Allemande, du Pdt du DIW, Marcel Fratzscher, sorte de préfiguration du Capital au XXIè s. dans sa volonté de souligner les inégalités des 20 dernières années de croissance… 

Pourtant la Glasnost de l’ordolibéralisme n’est pas encore arrivée… Loin d’une trahison, certains voient au contraire aujourd’hui dans le relâchement du « frein à la dette » la confirmation de son utilité à long terme : Olaf Scholz bien sûr, qui répond sans cesse qu’il y a « de la marge »… Et des chercheurs : Niklas Potrafke, directeur de recherches à l’institut IFO dans Le Monde : « On voit maintenant combien il était important de refuser tous les appels à augmenter les dettes qui ont été formulés ces dernières années...»

En 2016 un économiste de Harvard enseignant à la Humboldt Michael Burda tentait de venir à bout de certains clichés… En réponse à la publication dans The Economist d’un article à charge « La loi et l’ordre », il dénonçait en particulier « trois mythes » : celui d’anti-keynésiens dogmatiques ; celui d’héritiers passifs d’un ordolibéralisme d’un autre âge ; celui d’« obsédés » par l’aléa moral et l’austérité… S’il y a une particularité allemande, poursuit-il, c’est un « mélange d’intérêt national et de saine méfiance, éclairée par l’expérience »… Rien de si spécifique, en somme… Conclusion, non content de ne pas prendre les vessies pour des lanternes, il ne faut pas vendre la peau de l’ours de Berlin avant de l’avoir tué… 

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