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Image du documentaire "Tu seras mère, ma fille"

Disposer de leurs corps, l’interminable combat des femmes

4 min
À retrouver dans l'émission

Alors que les femmes continuent à se battre pour l’égalité, "Tu seras mère, ma fille", un documentaire diffusé sur France 5 retrace l"histoire de la politisation du ventre des femmes au XXe siècle.

Image du documentaire "Tu seras mère, ma fille"
Image du documentaire "Tu seras mère, ma fille" Crédits : BROTHERFILMS

C’est avec la figure de Léontine Gaudré que s’ouvre ce documentaire de France 5, diffusé dimanche et visible jusqu’en mai, dont le principal intérêt est de montrer le temps long. Le temps infini des combats des femmes tout au long au XXe siècle pour disposer de leur corps - un corps longtemps pensé par des hommes. On suit des générations de femmes, la fille et la petite fille de Léontine Gaudré, et on traverse en archives les politiques familiales du XXe siècle.

Normandie, 1925. Léontine Gaudré s’apprête à recevoir la Légion d’honneur. Sur les images recolorisées, Léontine est émue. Une fanfare, le maire, le préfet et le représentant du ministre sont là. Léontine reçoit la Légion d’honneur parce qu’elle a eu 19 enfants. Et c’est une affaire d’Etat. Georges Clémenceau l’a dit en présentant le traité de Versailles : "Si la France renonce aux familles nombreuses, la France sera perdue. Car vous aurez beau prendre tous les canons de l’Allemagne, il n’y aura plus de Français". Alors Léontine est un exemple pour les Françaises. Et sur l’image filmée en 1925, Léontine sourit au milieu de ses 19 enfants.

« Longtemps, le ventre des femmes était une affaire d’hommes »

Dans les années 1930, des femmes agitent des chaînes place de la Bastille. Elles ne sont encore qu’une poignée à réclamer le droit de vote, et leurs chaînes symbolisent, déjà, les chaînes de l’esclavage domestique. Un courageux sénateur leur conseille alors - dans une lettre anonyme - de faire des enfants : « Vous remplirez beaucoup mieux votre devoir de femme et de patriote qu’en voulant obtenir le vote féminin ». 

- Les anti-féministes prétendent qu'en accordant le droit de vote à la femme, on risque de la voir négliger son devoir familial. Pour les rassurer, plusieurs féministes militantes parmi les plus notoires ont offert à leurs détracteurs un succulent déjeuner préparé de leurs propres mains au restaurant du Salon des arts ménagers.                
- Messieurs les Sénateurs, si vous vous laissiez régaler d'une omelette comme celle ci, vous accorderiez le droit de vote aux féministes, bonnes françaises et bonne ménagères !

L'héritage des combattantes d'hier

On peut sourire aujourd’hui du caractère subversif de cette omelette, mais le temps long du documentaire redit ce que les femmes d’aujourd’hui doivent à ces combattantes d’hier :

  • La prise en compte progressive des douleurs de l’accouchement, quand, jusqu’aux années 1950, les médecins soutenaient que les cris de douleur des femmes étaient un "mal utile"
  • La contraception, et la fin des conditions sordides et dangereuses des avortements clandestins
  • La répartition plus équitable des tâches domestiques, combat toujours en cours, mais qui, dans les années 1950, partait de loin :

Je suis ravi que l'on mette au service de la femme des moyens si modernes de travailler, mais j'ai l'impression que, malgré tout, vous voyez, depuis des millions d'années que l'on s'intéresse aux arts ménagers, l'outil le plus parfait, le seul outil qui ravaude, qui lave, qui soigne les enfants et qui sourit à son mari : c'est la femme. Alors n'hésitez pas, achetez une femme ! Il existe plusieurs modèles que nous serons heureux de vous présenter sur les Grands Boulevards et les grandes avenues de Paris. Achetez une femme, vous m'en direz des nouvelle !  Pierre Tchernia

La mauvaise blague de ce journaliste de télévision en dit presque autant que le lieu depuis lequel il l'a prononcée, et qui fait, d’après la publicité, rêver les femmes : le Salon des arts ménagers. 

Le droit à l'avortement défendu dès 1890

La musique du documentaire est souvent trop présente mais les archives sont belles, particulièrement lorsqu’elles montrent la sensibilité des combats, souterrains et discrets, menés dans les foyers, par des femmes anonymes qui osent, simplement, ne pas être d’accord avec leur entourage. Comme Mme Le Breton, 5 enfants, que ses voisines critiquent dans les années 1950 pour la tenue de sa maison… parce qu’elle travaille deux mois dans l’année. Ou comme cette jeune fille à Roubaix, en 1972, qui lance chez elle à table des discussions sur la pilule.

Enfin, pour remonter encore plus loin que le siècle dernier, on peut aller lire un article de la fin du XIXe siècle de la journaliste Séverine, mis en ligne par le journal Le Monde le week-end dernier. Séverine (1855-1929), journaliste féministe et libertaire, qui défendait dès 1890 le droit à l’avortement. "Un malheur, une fatalité – pas un crime", écrivait-elle 85 ans avant que Simone Veil ne monte à la tribune de l’Assemblée nationale. En 1890, l’avortement était encore un crime contre la patrie :

La repopulation ! Mais que fait-on donc pour les nombreuses familles, les « tiaulées » de dix, douze moutards, qui, dans votre Etat social, ne trouvent ni de quoi se nourrir ni même de quoi se loger ? Tant qu’il y aura, de par le monde, des bâtards et des affamés, le drapeau de Malthus – le drapeau taché de sang des infanticides avant la lettre – flottera sur ce troupeau d’amazones rebelles, qui, forcées par vos lois de tenir leurs seins arides, ont droit de garder leurs flancs inféconds ! Caroline Rémy dit Séverine

par Amélie Perrot

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