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Chien enragé poursuivi par des paysans. Gravure sur bois (1560) illustrant le Commentarii de Pierandrea Mattioli, Venise. (Wikipédia).

Il y a six siècles déjà l’euthanasie faisait l’actualité

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Au Moyen Âge, abréger les souffrances d'un mourant est illégal. Pourtant, le cas du laboureur Renaud Badren, atteint de la rage, nous montre que l'euthanasie, même si le terme n'existait pas, était pratiquée et parfois pardonnée.

Chien enragé poursuivi par des paysans. Gravure sur bois (1560) illustrant le Commentarii de Pierandrea Mattioli, Venise. (Wikipédia).
Chien enragé poursuivi par des paysans. Gravure sur bois (1560) illustrant le Commentarii de Pierandrea Mattioli, Venise. (Wikipédia).

Si le terme « euthanasie » n’est pas encore employé, la pratique existe bien au Moyen Âge, c’est ce que nous raconte Estela Bonnafoux dans un billet du site Actuel Moyen Age avec l’histoire de Renaud Badren. Le laboureur a alors quarante ans quand un matin de 1446 à Wissous il se fait mordre par un chien enragé. Si l’on ne sait pas encore la soigner les symptômes de la rage sont bien connus depuis l’Antiquité et par Renaud Badren lui-même, qui lâche à une voisine croisée juste après l’évènement : « Je suis mort ». Conscient de sa condamnation, Badren prend ses dispositions : il confie ses enfants aux soins de son frère, rédige ses dernières volontés et fait aussi un tour par le confessionnal pour mettre en ordre ses affaires avant de passer l’arme à gauche. Il se bat malgré tout contre mal qui le ronge déjà : on lui pose des contrepoisons aux recettes sophistiquées en cataplasme, il rend visite à un chirurgien parisien et va se recueillir sur le tombeau de Saint Louis à Saint Denis dans l’espoir qu’un miracle ne le sauve, après tout Jeanne d’Arc n’est morte sur le bûcher qu’à peine quinze ans plus tôt. La science et le sacré au service d’une cause, sa cause, même désespérée.  

Estela Bonnafoux précise que dans son dernier combat, Badren n’est pas seul, ses proches sont là qui lui dispensent soins et réconfort. Mais les premiers signes de la rage apparaissent. Agité par des spasmes, la paranoïa typique de la rage le prend bientôt : il craint désormais la lumière, le bruit et l’eau, il craint également que ses proches n’abrègent ses jours en l’étouffant dans sa literie. Et effectivement, d’après l’aveux des témoins, on songe à abréger les souffrances de Jean Badren faute de remède connu. La solution, radicale, ne fait pourtant pas l’unanimité. Sa femme intervient pour interrompre une première tentative armée d’une couette. D’ailleurs l’état du malade semble s’améliorer. Le miracle pourrait peut-être faire son œuvre. Mais une nouvelle crise amène son frère Renaud à réunir ses amis pour débattre des solutions à leur disposition pour libérer l’agonisant de ses souffrances. Jean est finalement étouffé et enterré rapidement. Ce que l’on craignait par-dessus tout : que dans son délire Jean ne maudisse Dieu, un symptôme répertorié de la rage, et se condamne ainsi aux enfers.  

L’histoire ne s’arrête pas là, une fois Jean installé dans sa dernière demeure. Car au XVe siècle selon la foi catholique, l’euthanasie dont on ne dit pas le nom est un péché mortel comme le suicide, deux « mauvaises morts » que le pécheur choisit contre la volonté divine. Son frère Renaud est jugé mais vite gracié, l’empathie des autorités apparait donc par la triste fin de Jean Badren et de ceux qui ont voulu lui épargner les souffrances de son agonie. C’est d’ailleurs une lettre de rémission du Roi de France, Charles VII, qui nous permet de raconter son histoire. L’euthanasie n’est pas autorisée par la loi mais elle est tolérée dans la pratique du pouvoir. Charles VII, celui qui avait été sacré à Reims grâce au lobbying forcené de Jeanne d’Arc statue à l’encontre des règles de Dieu sans heurts et sans scandale. La fin de vie dans la dignité, un débat qui courre depuis au moins six siècles.   

lien :

Estela Bonnafoux, « Libérer sans laisser davantage souffrir » : la fin de vie dans la société médiévale, Actuel Moyen Âge, 28/03/2021. 

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