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Des femmes effectuant un vote symbolique dans des cartons à chapeaux, à Paris, France le 5 mai 1935

La banderole, histoire d’une parole silencieuse

4 min
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Portée, déployée, accrochée, déplacée, des balcons aux places, des stades aux boulevards, la banderole a marqué l’histoire politique. Un objet dont l’histoire dit celle des luttes sociales au XXe siècle.

Des femmes effectuant un vote symbolique dans des cartons à chapeaux, à Paris, France le 5 mai 1935
Des femmes effectuant un vote symbolique dans des cartons à chapeaux, à Paris, France le 5 mai 1935 Crédits : KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho - Getty

C’est un livre de l’historien Philippe Artières, republié cette semaine, et qui s’ouvre avec des images. Des écrits japonais s’envolent, accrochés à des ballons dans le ciel d’Hiroshima. En Sicile des bannières religieuses avancent en procession. Place Tiananmen, un étudiant chinois endormi, s’est enveloppé dans un drapeau. D’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, la banderole "dit la fête, la guerre, ou la grève." Elle signale l’événement, elle l’organise et l’ordonne. 

Aux origines de la banderole 

L’histoire de la banderole est politique, mais elle est d’abord militaire et religieuse. Ce sont les étendards derrière lesquels les armées se rangent. Puis au Moyen Âge, les bannières portées par des saints dans les peintures sacrées, bannières qui servent de prétextes à placer dans l’image des extraits de la Bible. Ces bandes de textile qui volent dans le tableau seraient d’ailleurs les ancêtres des bulles de nos bandes dessinées. Autre descendance : celle des écharpes tricolores de nos maires. Créées par une loi de 1790, les banderole-écharpes seront reprises par les suffragettes au début du XXe siècle, comme une façon de faire de son corps une banderole, de s’inscrire soi-même, entièrement, dans sa lutte. 

Banderoles au corps

Et qu’on la porte sur soi ou à bout de bras, la banderole est toujours un rapport au corps : le corps qui la brandit, l’accroche, ou la déplace, le corps de la manifestation qui se groupe derrière elle, ou veut conquérir, par elle, la ville. Philippe Artières va même jusqu’à dire que "la banderole est l’autre corps de l’homme révolté". Mais pourquoi parler dans un même livre de la place Tahrir et des stades de foot, du tatouage et d’une femme, dans un théâtre italien, peignant en rouge sur fond blanc : "Abolissons la prudence" ? Tout écrit - logo, panneau - semblerait presque pouvoir trouver sa place dans ce livre où l’histoire de la banderole devient une "histoire du voir, et de l’être vu", de la mise en scène de l’objet écrit. Mais tout au long de l’histoire, la banderole ne fait pas que signaler l’événement : elle fait elle-même l’événement. Elle est, en soi, un acteur des combats.

Tout à commencé à 7h ce matin lorsque les 300 prisonniers que compte la maison d'arrêt de Nancy, située en plein cœur de la ville, se sont mutinés et retranchés dans un bâtiment de la prison Charles III. Aussitôt plusieurs pelotons de CRS qui stationnaient à l'extérieur sont entrés dans la prison et un certain nombre de détenus sont montés sur les toits et ont commencé à saccager les toitures, jetant sur les forces de l'ordre tuiles et briques. Pendant ce temps d'autres mutins ont allumé un incendie dans l'aile arrière de la maison d'arrêt et brandissaient un drap sur lequel on pouvait lire "on a faim". Patrick Poivre d’Arvor

"On a faim"

Prison de Nancy, 1972. Les prisonniers sont montés sur le toit. Un morceau de tissu blanc. Quel message faut-il écrire ? Sept lettres. Et comment l’écrire ? Un morceau de chocolat a été trouvé dans une cuisine. Sept lettres sur le drap blanc. La banderole est déployée. "On a faim". Sur le toit, les prisonniers deviennent visibles. "La photo du toit, écrit l’historien, se passe de légende, les mutins y ont écrit la leur". La banderole, actrice des mouvements politiques, c’est aussi par exemple le patchwork des morts du sida. Les proches d’une personne disparue de la maladie décorent un carré de tissu avec son nom, des phrases, des souvenirs. Rassemblés, les carrés deviennent une immense banderole et inventent un nouveau rituel de mémoire collective.

Que reste-t-il de nos banderoles ?

Philippe Artières pose enfin une dernière question, fondamentale : "Comment meurent les banderoles ? Que deviennent-elles une fois la manifestation terminée, l’événement achevé ? Remisées, mais dans quel local ? Réutilisées, mais comment ?" Des artistes s’en emparent, et une institution, surtout, les conserve : l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, plus grand cimetière au monde de banderoles. Près de 3 000 pièces en tissu, des panneaux de suffragettes, de Tiananmen. Mais 3 000 pièces, cela laisse tout de même, de par le monde, de nombreuses banderoles sans sépulture. Restent les images, et aujourd’hui, Internet est "un agrandissement de la scène sur laquelle la banderole vit". Voire un lieu direct d’affrontement, avec par exemple la pratique qui consiste à s’introduire sur le site Internet d’une institution ou d’une entreprise pour en changer la page d’accueil et dire qu’on l’a piratée. Une pratique qui mérite, assure Philippe Artières, de figurer dans l’histoire de la banderole, et qui redit encore, s’il le fallait, "son infatigable puissance de contestation".

par Amélie Perrot 

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