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Défolé de mode, Londres, 1925.

L'amour en temps de crise, une histoire révolutionnaire

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Pour aider Cupidon dans sa besogne, l'agence matrimoniale, même si elle n'en porte pas encore le nom, voit le jour en 1790. Mais c'est au XIXe siècle qu'elle s'installe, durablement cette fois, au cœur de la société. Toc Toc, c'est l'amour !

Défolé de mode, Londres, 1925.
Défolé de mode, Londres, 1925. Crédits : Getty

Comment s’est inventé le marché du couple ? Le sujet est partout en ce moment : comment se rencontrer en temps de crise, l’amour au temps du Covid, quand le hasard des rencontres ne remplit plus son rôle dans les circulations amoureuses les applications font le plein d’inscriptions pour contenter les cœurs et les corps esseulés. Une aide professionnelle pour se caser qui s’invente pendant la Révolution, le premier office qui s’apparente à une agence matrimoniale apparaît furtivement en 1790. Et cette Révolution trouble pour longtemps le marché matrimonial. L’historienne Claire-Lise Gaillard s’est plongée dans les registres d’une agence matrimonial sous la Monarchie de Juillet, nous sommes au milieu du XIXe siècle, et les affaires marchent bien.  

S’en remettre aux professionnels pour trouver à se marier à cette époque c’est encore nouveau. D’ailleurs les critiques pullulent, on jase sur la naïveté des héritiers qui se livrent volontairement aux griffes d’escrocs sans vergogne. Pourtant l’agence de Charles Henri de Foy, sise au 17 rue Bergère à Paris, serait à l’origine de 7 à 28 % des unions contractées à Paris à ce moment-là, selon les estimations de Claire-Lise Gaillard. Autrement dit, si l’on se pince le nez en public, on y va quand même. Si aujourd’hui les applications tirent leur argument de vente de la qualité de leurs algorithmes, au milieu du XIXe siècle, le « trésor » de cette agence matrimoniale ce sont les secrets de famille, les détails que l’on remise avec soin sous le tapis pour apparaître au monde sans tâches : les enfants adultérins, leurs tares héréditaires, un « frère imbécile » ou un père suicidé, tout est bon à prendre pour comprendre à quel endroit on s’apprête à mettre les pieds. Une note indique même « perd ses urines » dans les colonnes de ces registres de personnes à marier. Les veuves même âgées ont la cote : la fortune du mari décédé est un avantage certain, les parents qui s’apprêtent à passer l’arme à gauche en libérant l’héritage espéré sont également un atout de choix.  

Si le marché de la rencontre s’invente à ce moment-là, au XIXe siècle, c’est qu’on n’y comprend plus rien. Les frontières de classe se sont troublées avec la Révolution française et l’on a parfois du mal à retrouver les siens parmi les élites qui mêlent désormais bourgeoisie et aristocratie. Bref on est un peu perdu et les indices traditionnels de « fréquentabilité » ne sont plus aussi fiables qu’ils l’étaient. On cherche à pallier la disparition de la transparence d’antan pour naviguer dans un monde social où le mariage reste garant de la pérennité de la fortune familiale, s’il n’est pas dans le meilleur des cas, le moyen d’une ascension social. C’est d’ailleurs surtout la clientèle masculine de l’agence qui bénéficie de ces précieuses informations. Les femmes qui apparaissent dans les registres s’y trouvent souvent sans le savoir et ne sauront parfois jamais à quel point leur mariage était arrangé. Une marchandise ignorante du sort qu’on lui réserve. 

De Foy est en réalité le pivot d’un réseau social qui dépasse largement ses connaissances personnelles. Ses informateurs se recrutent dans le voisinage, dans le cercle des proches, le médecin de famille est un informateur de choix en sa qualité de fin connaisseur des liens familiaux et de leurs aspérités. Des informations rémunérées aussi bien que l’adresse des entremetteurs qui entre en action une fois la proie ciblée, le service de Henri de Foy assure toutes les étapes de la transaction. Un réseau au service du marché du mariage qui ferait pâlir d’envie les développeurs des applis de rencontre. Le hasard avait déjà peu à voir dans les unions de nos ancêtres d’il y a deux siècles qui fuyaient déjà la solitude de leur monde moderne mais qui cherchaient surtout à bien se marier pour ne pas déchoir.  

Liens :

Gaillard, Claire-Lise. « Dans les coulisses d’une agence matrimoniale (Paris, 1842-1847) », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 67-4, no. 4, 2020, pp. 63-93.

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