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Le bâillement aussi a une histoire

4 min
À retrouver dans l'émission

"Un bon bâilleur en fait bâiller sept" dit l'adage. Dès l'Antiquité, on se penche sur le mystère de ce contagieux bâillement et, depuis, nous n'avons eu de cesse d'en chercher les causes...

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RubberBall Productions Crédits : Getty

Ennui, mélancolie, décompte impuissant des minutes perdues dans une situation qui s’étire en longueur sans moyen d’en sortir, si le bâillement est une manifestation spontanée du corps humain sans date de naissance, la façon dont on l’observe a une histoire. Plus précisément, c’est l’histoire de l’attention portée à la transmission des émotions qu’aborde Béatrice Delaurenti, spécialiste de la transmission des textes et des idées au Moyen Âge dans l’atelier des chercheurs du magazine L’Histoire. Pourquoi bailler est-il si contagieux ? Dès le IVe siècle Aristote s’interroge. Au Moyen Âge c’est la compassion qui est au cœur du questionnement des philosophes et des médecins. Comment une émotion se partage. Le réflexe spontané et involontaire du bâillement leur semble particulièrement pertinent pour interroger les relations humaines.  

Interrogations sur la contagion du bâillement

C’est dans la section VII de ses Problèmes qu’Aristote se pose la question suivante : « Pourquoi en présence de gens qui baillent, baille-t-on également de manière répétée ? », parmi d’autres sur les réactions spontanées comme le frisson ou l’envie d’uriner. 

Au XIVe siècle, les commentaires de ces réflexions aristotéliciennes se multiplient et la contagion du bâillement devient une des interrogations centrales pour interroger l’empathie, même si le mot est ici anachronique, jusqu’à lui attribuer la transmission des maladies par cette voie compassionnelle. Le contact d’un malade dont la douleur nous touche, entraînerait le partage de ses symptômes.  

Mais pourquoi ? La réponse est d’abord philosophique : la nature unirait les hommes, et les femmes, dans une connivence universelle, « voire cosmique » qui les doterait de la capacité de se transmettre un comportement. Une harmonie de la communauté humaine qui soulève un discours sur les frontières des mondes humain et animal. Une deuxième cause est proposée par les commentateurs : lâcher son souffle sous la forme d’un bâillement serait alors déclenché par l’effet de miroir provoqué par le spectacle d’un autre bâilleur. On célèbre ici la capacité du sens de la vue, pourvoyeuse de sensations. On baille par imitation, par un réflexe biologique, ou par compassion devant la douleur plus ou moins intense de l’autre. L’imagination qui déclenche le bâillement est aussi une manière de câbler ensemble le corps et l’esprit pour les mettre en relation avec le monde extérieur et se trouver mis en mouvement par les émotions d’un autre.  

La notion de compassion

A travers cette interrogation sur le bâillement c’est la notion de compassion qui est alors discutée dans son sens encore utilisé aujourd’hui de « solidarité dans la douleur » mais aussi dans un autre sens plus large et propre au latin médiéval : « éprouver ensemble une passion », une émotion partagée, « une réaction psychique ou corporelle provoquée par un mouvement extérieur et s’exprimant par l’imitation involontaire d’un mouvement ». Portée par Pietro d’Abano, premier commentateur du bâillement d’Aristote vers 1310, la compassion comme outil d’analyse des comportements humains rencontre peu de disciples alors que la question du bâillement fait des émules : les variations autour de son interprétation perdurent pendant le XVe siècle pour comprendre le partage des émotions entre l’âme et le corps et entre les êtres humains avec le monde extérieur. Si Aristote, le premier à avoir laissé une trace écrite sur la contagion du bâillement, disparaît de cette histoire, le bâillement lui-même reste une manifestation qui intrigue toujours notre relation au monde.

Lien :

Béatrice Delaurenti, "Pourquoi le bâillement est-il contagieux ?" L'Histoire n°477, novembre 2020.

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